Concepts et idéologies

Lundi 22 novembre 2010 1 22 /11 /Nov /2010 12:47

 

A l'occasion du récent conflit social opposant gouvernement et syndicats sur la question de la réforme des retraites a surgit la question de la légitimité du « mouvement social ». L'occasion de revenir rapidement sur l'histoire de la contestation populaire en France et de sa légitimation progressive.

 

Depuis le règne de Louis VI au début du XIIème siècle, le roi de France est passé du statut de suzerain des Grands (c'est-à-dire un rapport de fidélité personnelle des seigneurs au roi) à celui de souverain du royaume (c'est-à-dire dirigeant légitime indépendamment de sa personne propre). Concrètement, ce changement de statut entraîna la consolidation de la France, qui passa d'union circonstancielle consécutive au morcellement en trois morceaux de l'empire de Charlemagne et aux menaces multiples et permanentes d'invasions (Maures, Barbaresques, Normands, Hongrois, etc.) à véritable institution politique, ce qui entraîna la formation plus ou moins parfaite de la fameuse pyramide féodale sur les deux principes de Suger (« tout fief procède d'un autre fief » et « seul le roi n'a de seigneur »), c'est-à-dire la mise en place d'un ordre social pratiquement incontesté (en tous cas pas fondamentalement) dont le roi occupait la tête et qui déterminait clairement l'ordre des pouvoirs.

Certes, dès le règne du petit-fils de Louis VI, Philippe II (dit Philippe-Auguste), la pyramide féodale enregistra de gros ratés (les « communes » et « villes franches » court-circuitaient la hiérarchie en se plaçant directement sous l'autorité du roi, qui ajouta à son statut de « seigneur des seigneur » celui de « premier parmi les seigneurs »), mais l'autorité du roi était suffisamment inscrite pour paraître sinon naturelle, du moins dans l'ordre des choses. Dès lors le droit du roi a prit le pas sur le droit des seigneurs au point que sous Louis IX (Saint Louis) on n'a plus trouvé que trois droits : royal, religieux et coutumier. L'autorité publique provenait désormais du seul roi, et il la tenait de Dieu, du Peuple et du Clergé.

 

La contestation des politiques royale et seigneuriales a alors le seul visage de l'illégalité. Les protestations paysannes et autres jacqueries, ainsi que les premiers mouvements « bourgeois » (c'est-à-dire d'habitants des bourgs), sont réprimés dans le sang. Ni le roi ni les seigneurs n'avaient à en tenir compte. L'ampleur de certains mouvements, à partir particulièrement du règne de Jean II le bon (fait captif par les Anglais des années durant) pendant la guerre de cent ans, força certes la main aux souverains de France, et de temps à autre furent satisfaites certaines revendications formulées (comme lors des nombreuses « guerres des farines » qui émaillèrent l'histoire de France du XVème au XVIIIème siècles), mais il s'agissait là d'initiatives royales motivées par la charité chrétienne.

Bien sûr, l'aspect « rapport de force » jouait à plein dans ces situations, mais sans que cela soit jamais formalisé. Le peuple se soulevait, le roi allégeait ses souffrances, mais il n'y avait pas lieu d'y voir une relation de cause à effet.

 

Et puis il y eut la Révolution. Son prélude étaient les manifestations, nombreuses, qui réclamaient que Louis XVI reprit Necker pour gérer le royaume, puis qu'il réunisse les États Généraux. Ces manifestations étaient menées par les parlements du pays, notamment celui de Paris, et le roi leur avait explicitement cédé. L'exemple anglais avait déjà montré qu'on pouvait influencer le pouvoir par le jeu du rapport de force au sein des institutions. Mais c'étaient de ces institutions légales que partait la contestation. La contestation populaire n'avait aucune légitimité en soi, elle n'était qu'une illustration, qu'un accompagnement.

Tout au long de la Révolution le pouvoir oscilla entre légitimation et délégitimation de la contestation populaire. Le « peuple », c'est-à-dire le peuple de Paris, exerça à certaines périodes une influence directe sur les orientations politiques du pays, tandis qu'à certaines autres on lui nia tout droit à intervenir. L'Empire et la Restauration replacèrent la protestation populaire dans le camp de l'illégalité, mais les institutions elles-mêmes intégrèrent à diverses doses des biais légaux par lesquels une partie (restreinte) du peuple pouvait influencer l'orientation politique suivie. La monarchie de Juillet et la deuxième République s'inscrivirent dans cette optique, quoiqu'elles élargirent successivement la base de la population qui pouvait influer légalement sur les institutions et conférèrent à ces institutions des pouvoirs plus étendus. Mais les journées de juin 1848 démontrèrent à l'évidence que le pouvoir jugeait encore illégitime la contestation populaire, du moins dans la rue. En reconnaissant les organisations ouvrières et en levant le pas sur la censure politique de la presse, le second Empire mit en place malgré lui les premiers « contre-pouvoirs » durables (certes il y eut une presse libre sous les premières années de la Révolution, jusqu'à la contre-révolution de 1795, ainsi que sous la deuxième République, jusque vers mai 1849). La reconnaissance du droit de grève et la législation sur les manifestations au vingtième siècle donnèrent pour la première une légitimité à la contestation « de la rue », rebaptisée « démocratie sociale » par le PCF dès les années 1920, en écho (et non en opposition comme veut le faire croire Frédéric Lefebvre, avec sa finesse habituelle) à la « démocratie représentative ».

 

De ce tableau grossier tracé à grands traits on peut tirer plusieurs leçons :

- fondamentalement rien n'a changé : c'est toujours à la faveur de l'établissement d'un rapport de force que la contestation peut influer sur l'orientation politique adoptée

- la légitimité de la contestation populaire n'est pas une évidence en soi et s'inscrit dans un processus d'institutionnalisation et d'encadrement législatif, qu'il est intéressant de mettre en rapport avec l'intériorisation du rôle de l'état comme seul détenteur légitime de la violence

- la construction la plus aboutie (jusqu'à présent) de légitimation de la contestation est la notion de « contre-pouvoir » jugé nécessaire à la « bonne santé démocratique », qui fait de la contestation une variable comme une autre du « jeu démocratique » au même titre que les institutions représentatives ou la presse libre et critique

 

Passons maintenant à la partie plus discutable de cette note : mon avis sur la contestation récente de la réforme des retraites.

 

J'estime que dans cette histoire le pouvoir a joué sur le sentiment d'abattement et le profond légalisme des Français pour se permettre d'ignorer superbement la contestation populaire. D'après le mythe Thatcher, cette position « courageuse » ferait du président Sarkozy un « habile réformateur » en même temps qu'un « homme à poigne ». Cependant, ce faisant, il s'est exposé à deux risques.

D'abord, il a contribué un peu plus à l'élargissement du fossé entre citoyens et dirigeants, les premiers ayant l'impression de plus en plus accrue que les seconds ne se soucient pas d'eux et vivent entre eux, en vase clos, sur leur dos qui plus est. Une version réactualisée de la « république des copains et des coquins » qui devrait malheureusement dégoûter davantage encore de nos concitoyens des cadres institutionnels légaux de notre république (après le déni complet du vote du 29 mai 2005) et pousser soit à l'illégalisme (sur le mode des anarchistes de la fin du XIXème et du début du XXème siècles, façon « bande à Bonnot ») soit au rejet généralisé (« qu'ils s'en aillent tous », comme le dit si bien M. Mélenchon en reprenant le slogan des révolutions légales d'Amérique du sud).

Ensuite, il a définitivement grillé la carte du « dialogue social » qu'il prétendait auparavant incarner, ce qui va pousser les syndicats (plutôt timides, jusqu'à présent) à ne plus rien lui passer et donc à être plus combattifs, et donc à être plus influents car mieux reçus chez les travailleurs (enfin ça c'est ma théorie), ce qui peut conduire à terme à un net renforcement de leurs effectifs (aujourd'hui 7% des salariés environ, de mémoire) et de leurs moyens d'action. Actuellement, la grève générale et/ou reconductible voire illimitée n'est pas une option que peuvent se permettre les syndicats. Cela pourrait le devenir si les syndicats se remplumaient et reprenaient du poil de la bête.

 

En jouant le coup de force, le pouvoir parie sur la pérennité du caractère policé et encadré de la contestation populaire. Mais en refusant de reconnaître au « mouvement social » (comme on dit aujourd'hui) son caractère de « contre-pouvoir », il brise le pacte récemment conclu de « civilisation de la contestation » et choisit sciemment de courir le risque d'un retour à la contestation violente. C'est une position défendable en soi, mais il faut avoir les moyens d'en assumer les conséquences. Ainsi, bien que je n'estime pas intrinsèquement illégitime la position adoptée par le pouvoir (à l'inverse, par exemple, de Laurent Mely sur son blog), on me permettra d'estimer qu'en ces temps d'affaiblissement chronique (soigneusement entretenu) de l'état le pouvoir ne les a absolument pas, ces moyens.

Par Brath-z - Publié dans : Concepts et idéologies
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Jeudi 13 mai 2010 4 13 /05 /Mai /2010 09:06

Laïcité ! Laïcité !

Ce mot a été élevé par certains au même niveau que le triptyque de notre devise nationale « liberté égalité fraternité », plus haut que le principe de notre République « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple », plus haut que les jolies expressions « bien public », « souveraineté populaire » et « justice sociale ». Au point qu'on a oublié ce qu'il signifie en fait.

Pour beaucoup, la laïcité, cela commence avec la fameuse loi de 1905 sur l'indépendance des églises et de l'état. Certains, qui ont une culture historique un peu plus avancée, savent que tout au long du XIXème siècle – de la Révolution aux lois Ferry sur l'éducation en passant par le renouveau catholique des années 1850 – elle fut un point d'achoppement majeur dans la politique française, sous tous les régimes et toutes les majorités. Quelques-uns savent qu'elle figurait déjà en bonne place dans les pensées du XVIIIème siècle, celles de Condillac et Mably, puis de Mirabeau, Grégoire et Talleyrand. Mais ceux-là sont assez rares. Surtout, on n'en trouve tellement peu parmi nos personnes publiques que c'en est désespérant.

Comment dans ces conditions s'étonner de ce que les citoyens français s'imaginent généralement que la laïcité est l'absence de religion et qu'elle a à peu près un siècle d'existence ?

 

A ma modeste échelle, je vais tenter de vous fournir, à vous lecteurs, quelques clés d'explication de ce qu'est, réellement, la laïcité.

 

Commençons par l'évidence : l'étymologie. « Laïcité » provient du grec « λαοϑ » (prononcez « lahosse ») qui signifie littéralement, grosso-modo, « les gens », « le peuple ». De manière plus exacte, on pourrait le traduire par « la norme », « la conformité ». La laïcité désigne ainsi ce qui est conforme aux normes sociales. Il s'agit d'une notion exclusivement consacrée au domaine de l'apparence et au lieu public. Est « laïc » le comportement qui se conforme à l'« hygiène publique ». De fait les premiers à être affublés de ce qualificatif furent les Grands, princes et ducs, francs du Vème au IXème siècle, qui incarnaient – en théorie – mieux que quiconque les manières usuelles de vivre. Les côtoyaient des Grands plus exceptionnels, les princes ecclésiastiques, qui étaient le plus souvent évêques voire cardinaux. L'avènement de la monarchie capétienne – et donc du Royaume de France – fut l'œuvre conjointe de ces deux groupes, les seigneurs laïcs et ecclésiastiques. Les siècles suivants furent ceux de l'Europe de la Chrétienté, dotée d'un pape exerçant son empire au spirituel sur tous les hommes, du plus humble paysan au plus puissant seigneur. Quoi de plus « laïc » alors que le catholicisme ? L'un des premiers saints laïcs – ceux qui sont sanctifiés par l'Église non pas pour l'accomplissement d'un miracle mais pour leur vie exemplaire – fut, au XIIème siècle, Louis IX, qui fit de la France une « terre très chrétienne d'un peuple aimé de Dieu », la « fille aînée de l'Église ».

La « laïcité catholique » fait alors partie des caractères naturels de la France. En ces temps où le plus irréligieux des hommes ne conteste pas l'existence d'un Dieu, elle correspond parfaitement aux normes sociales. La laïcité est, déjà, à la base de l'assimilation, cette méthode quasi phagocytaire qu'à la France d'accueillir en son sein des étrangers. En témoigne l'épisode de l'accueil par François Ier des juifs d'Espagne au XVIème siècle. En effet, persécutés par la Sainte Inquisition, ils demandèrent l'asile au roi de France. Ce dernier leur accorda de venir et séjourner en son domaine et d'y vivre suivant leur foi à la condition de se déclarer catholiques au pape. Ce qu'ils firent. C'était là la norme de vie dans la France du « Roy tres chrestien » comme dans toute l'Europe chrétienne, aussi fallait-il, pour être laïque, réserver à l'intime les pratiques et fois religieuses non catholiques et afficher au contraire un catholicisme pur et parfait. En fait, la « laïcité à la française » est devenue à la faveur des siècles la stricte séparation entre vie privée et vie publique, entre ce que l'on est et fait dans l'intimité de son logis et de son entourage, et la face qu'on présente au monde. L'assimilation française consiste déjà à cette époque à être laïque, c'est-à-dire à présenter dans l'espace public les us et coutumes en vigueur en France. La Réforme et ses guerres démontra un peu plus tard que la frontière entre affaires privées et publiques pouvait changer. Les protestants de toutes obédiences refusèrent de se déclarer catholiques et de vivre leur foi dans l'intimité. La multiplication des conflits entre catholiques et protestants amena à un compromis d'un genre nouveau : la coexistence de plusieurs religions, prélude à la tolérance religieuse. Ce fut là un pas de plus vers le passage de la religion de l'espace public à l'espace privé.

Un cap décisif en la matière comme en bien d'autres domaines fut franchit pendant la Révolution française : le passage de la simple tolérance au droit à la liberté de conscience. La tolérance en matière religieuse permet à plusieurs dogmatismes (que l'on ne voie pas chez moi le moindre accent défavorable quand je parle de dogmatisme) d'exister conjointement. Autrement dit, à plusieurs vérités révélées (et donc péremptoires) d'être présentes sur la même terre. Le droit à la liberté de conscience fait de ces vérités des opinions. De simples opinions, il est vrai, mais qui sont par là même éminemment respectables, quand bien même certains considéreraient l'une ou l'autre comme idiote (lire à ce sujet le discours de Mirabeau à la Constituante sur la religion). La religion quitte alors le domaine de l'état pour devenir l'affaire des individus. Dans la même période, dans d'autres domaines, la frontière entre les domaines privé et public est questionnée et modifiée. Les mouvements galant et précieux concouraient à faire des femmes des personnes publiques comme les autres (lire à ce sujet la lettre de Babeuf, galant homme à l'instar de son camarade Robespierre, à l'académie d'Arras, consacrée aux rapports entre les hommes et les femmes) tandis que d'autres, tels Talleyrand, estiment que les femmes doivent être remisées tout à fait dans le domaine privée, du fait de leur « nature fragile et faible » (cf : le discours qu'il fit à la Convention sur ce sujet). La question économique fut également mise sur la table : alors que Robespierre et ses Montagnards entendaient usurper leurs « trésors » aux « âmes de boue qui ne vénèrent que l'or » pour assurer le bien public, les Girondins, Brissot en tête, entamèrent une lutte de longue haleine pour faire de l'économie une « affaire privée », suivant le mot de Benjamin Constant (lire De la liberté des anciens comparée à celle des modernes). Ce dernier et bien d'autres – Jean-Baptiste Say, notamment – l'emporta finalement au début du XIXème siècle, et cette victoire ne fut pas remise en cause avant 1840 et le célèbre « la propriété c'est le vol » de Proudhon (lire son Qu'est-ce que la propriété ?) et, après lui, Marx et tout le mouvement socialiste hors les saint-simoniens, Blanqui et le républicanisme révolutionnaire inspiré de Saint Just et Robespierre, et Gambetta et son radicalisme intransigeant.

 

Cependant, entre 1789 et 1840, la laïcité s'était portée principalement sur la question religieuse. Plus d'un siècle plus tard, elle n'en est pas sorti : c'est toujours ce point-ci qui pose problème. Les « prêtres laïques » qui s'étaient conformés aux usages français, d'abord en jurant fidélité à la République de 1792, ensuite en réaffirmant par le gallicanisme leur indépendance vis-à-vis de l'Église de Rome, une tradition française depuis que Saint Louis avait fait sienne l'« Église particulière » de France, se confrontèrent aux « papistes », bientôt ultramontains. L'ultramontanisme, justement, cette doctrine catholique qui veut que l'autorité du pape s'étende « au-delà des montagnes » italiennes sur toute la Chrétienté – c'est-à-dire sur l'univers tout entier, qui était, selon la tradition de la « théocratie pontificale » forgée par Innocent III au XIIème siècle, le jardin dont Pierre avait laissé le règne à ses successeurs –, commença dans les années 1840 à être vu comme un danger par les autorités politiques françaises. Et s'il prenait au pape l'envie d'exercer un pouvoir temporel au-delà de son domaine ? Face à cette menace d'empiètement, les régimes successifs – Royaume des Français de Louis-Philippe, deuxième République Française, second Empire des Français de Louis-Napoléon Bonaparte et troisième République Française – gardèrent une saine distance vis-à-vis de la religion. Même au plus fort du « renouveau catholique » qui secoua la France sous le second Empire, Napoléon III ne fit guère que le minimum syndical pour ne pas s'aliéner l'électorat catholique – s'appuyer sur les œuvres sociales de l'Église et protéger l'intégrité du pape dans l'affaire de l'unification italienne. La Restauration du Royaume de France de 1815 à 1830 n'avait pu empêcher la laïcité de consister en la neutralité relative de l'état en matière religieuse. Le libéralisme débonnaire du Royaume des Français, qui avait pour modèle la monarchie parlementaire britannique, était en la matière plus conforme à l'esprit français qui prévalait désormais, de même que la deuxième République. Le second Empire, avec son Napoléon III socialiste saint-simonien, se conforma également au mouvement : éloigné de la foi catholique au début et à la fin de son règne, il fut plus proche de l'Église lorsqu'elle connut un court regain de popularité dans la population.

Quant à l'anticléricale troisième République, elle mena bec et ongle une bataille sans pitié contre toute influence de l'Église en matière politique. La question laïque fut à ce point prégnante qu'à partir de 1885 et pour encore trente ans la marque idéologique de séparation de la droite et de la gauche fut la relation entretenue vis-à-vis de la religion, et spécialement de l'Église catholique apostolique romaine. La république opportuniste des « républicoquins » fit les « curés sac au dos » de Boulanger, l'école « gratuite, laïque et obligatoire » des lois Ferry et, finalement, la loi de 1905 sur la neutralité de l'état en matière religieuse. Mais depuis plusieurs décennies déjà, à plusieurs exceptions sporadiques près, la religion était une affaire privée pour l'immense majorité des gens. Seule exception à la voie anticléricale : l'encouragement et le soutien aux instances religieuses pour l'envoi de missionnaires en Afrique et en Asie. Au fond, la politique religieuse de la troisième République ne fut guère différente de celle du second Empire : toute de pragmatisme, elle limita l'influence de l'Église en matière politique sans aller jusqu'à s'aliéner la majorité des catholiques tout en s'appuyant sur elle pour mener sa propre politique. Napoléon III utilisa les œuvres de charité de l'Église pour consacrer l'essentiel de son budget à la modernisation industrielle et économique de la France, la troisième République les missionnaires pour son œuvre coloniale. Dans les années 1930, il sembla que la question était réglée : les « chrétiens sociaux » ne prétendaient pas revenir sur la loi de 1905 et le catholicisme de Charles Maurras, culturel plutôt que cultuel, lui valut son excommunication. Les catholiques les plus intransigeants avaient fini par s'assimiler à la nouvelle donne culturelle française, après les juifs et les protestants. La religion était respectée par tous. L'antijudaïsme religieux lui-même se métamorphosa en antisémitisme raciste. L'autre grand pendant de la politique de laïcité de la troisième République fut d'imposer la langue française, non pas comme commune ou véhiculaire comme elle l'était auparavant, mais comme langue unique. Ce double socle de la laïcité de la fin du XIXème siècle marque un durcissement notable de la laïcité : non seulement elle sépare le privé du public, mais elle impose dans ce dernier une « francité » intransigeante et uniforme. Les années 1970 mirent fin à ce court triomphe en prétendant, au nom du « droit à la différence », permettre à la religion et aux particularismes linguistiques et culturels de réintégrer l'espace public. Surtout médiatisées pour ce qui touche à la religion musulmane, les affaires de religion dans l'espace public – et même l'espace d'état, pour ce qui concerne l'école publique – se multiplièrent dès lors. Au point que les parlementaires votèrent en 2004 une loi sur les « signes religieux ostensibles » à l'école. Mais les problèmes religieux ne cessent de ressurgir, alimentés qu'ils sont par un climat mondial qui fait de la religion l'enjeu politique autant que culturel d'un « choc des civilisations ».

 

En attendant, minée par le relativisme ambiant qui interdit toute norme sociale au nom de la « tolérance » – en réalité acceptation – et de la lutte contre le totalitarisme, la laïcité est minée de toutes parts. Et personne ne s'en émeut.

 

Par Brath-z - Publié dans : Concepts et idéologies
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Mardi 11 mai 2010 2 11 /05 /Mai /2010 16:34

 

J'ai fini de lire la Mélancolie Française, le dernier livre d'Éric Zemmour, et j'en conseille la lecture à tous. Outre qu'il est bien écrit, dans un style lapidaire sans trop d'effet de manches, il est un bon essai socio-historique et présente une thèse assez innovante et audacieuse. M. Zemmour estime que la France a pour projet millénaire la constitution d'un empire sur le modèle de l'empire romain, et que c'est de cet empire romain, ou plutôt de son souvenir, qu'elle tire ses caractères principaux (volonté d'expansion territoriale, assimilation des populations, exportation de sa culture, etc.). Suivant ce but, la France, nouvelle Rome, se serait libérée des tutelles de l'Église et de l'Empire germanique mais aurait trouvé sur son chemin une nouvelle Carthage, l'Angleterre.

Après avoir esquissé en grandes lignes les divers mouvements du projet impérial français sous les règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, il concentre l'essentiel de sa réflexion sur la période qui suit la chute de la monarchie. Il considère ainsi que l'empire napoléonien fut la dernière réelle expression de la volonté impériale française, et que l'empire colonial fut ensuite choisi plus comme pis aller à la frustration de ne pas pouvoir accomplir son destin que comme réelle entreprise de colonisation. Il établit également une continuité des conflits « durs » ou « mous » qui émaillent les XIXème et XXème siècles, partant des défaites de 1814 et 1815 jusqu'à 1945 et au-delà, une série de défaites qui auraient réduit comme peau de chagrin les moyens que la France pouvait mettre au service de ses ambitions. Ainsi, la France souffrirait de ne pouvoir être un empire, et ses élites toujours prêtes à se chercher un maître étranger n'arrangeraient rien à l'affaire.

 

Comme vous pouvez le constater, il s'agit là d'une thèse assez étonnante qui mêle tout à la fois nostalgie, bonapartisme, romantisme, volonté de puissance et destinée millénaire.

 

Mais elle traduit à mon avis une grande ignorance de la part de M. Zemmour. En effet, le journaliste politique ne consacre qu'une toute petite partie aux « origines de Rome », c'est-à-dire aux temps des antiques Gaules et de la monarchie médiévale. Ce sont pourtant là des éléments qui ont façonné un certain caractère politique français et qu'il ne convient pas de traiter à la légère.

M. Zemmour estime que la conscience qu'aurait la France de devoir être la nouvelle Rome vient de la conquête/création des Gaules par Jules César et de la paix qu'aurait apporté dans cette région la domination romaine. C'est à la fois vrai et faux. Les Gaules n'existaient pas avant leur conquête par les troupes romaines. Des peuples celtes, ibères, germains, sémites (et oui !), etc. peuplaient cette vaste étendue géographique délimitée au nord et à l'ouest par la mer, au sud par les Pyrénées et à l'est par le Rhin et les Alpes. César regroupa cet aréopage de peuples sous le terme de « Gaulois » et en profita pour faire croire à ses concitoyens qu'à l'est du Rhin on ne trouvait que des « Germains » (alors même qu'il y avait des peuples celtes jusqu'en Capadoce !) et au sud des Pyrénées que des « Ibères ». Cette petite entorse à la réalité de la région avait une raison : elle garantissait à César une gloire suprême. En effet, alors qu'il ne s'agissait au fond que de conquêtes territoriales menées « au petit bonheur la chance » selon les circonstances – de vastes conquêtes, il est vrai, qui sont déjà glorieuses –, le grand Jules prétendit avoir soumit un peuple entier à l'imperium de Rome, ce qui faisait rentrer dans le giron romain un ensemble humain cohérent et stable, chose autrement plus avantageuse pour la Ville qu'un regroupement de tribus et clans aux relations ambiguës. Avec la conquête romaine, les guerres entre ces tribus cessèrent. A ce titre en effet Rome apporta la paix dans les Gaules. Mais les soulèvement sporadiques y furent plus fréquents que partout ailleurs dans l'Empire (y compris dans la province d'Asie, pourtant sans cesse menacée par l'ennemi héréditaire Parte et les royaumes alliés-mais-pas-vraiment qui n'hésitaient pas à doubler ou tripler leur étendue en y empiétant dès que Rome avait le dos tourné), les incursions de peuples germains, alémaniques et italiques y furent légion pendant quatre siècles, les troupes romaines y firent plus d'un empereur et on eut même droit pendant plus d'une décennie à un Empire des Gaules qui ne fut abattu par l'Empire de Rome qu'au prix de lourdes pertes des deux côtés et dont la légende fut entretenue en France jusqu'au XIIème siècle, sans même parler des conflits d'intérêts et des rapines incessants entre les Gaules et la province de Bretagne, grenier à blé de l'Empire au même titre que l'Égypte. Bref, dans les faits, l'Empire romain, pour les Gaules, ce fut tout sauf la paix. D'ailleurs, la plupart des conflits internes à l'Empire les eurent pour cadre (au moins pour ceux qui engageaient le destin de la partie occidentale de l'Empire). De plus, M. Zemmour oublie que la France, comme du reste la plupart des règnes européens, y compris ceux d'Italie, s'est en grande partie construite par opposition à la domination romaine, synonyme, pour la plupart des peuples d'Occident et du nord de l'Europe, de l'esclavage.

En fait, ce que ne voit pas M. Zemmour c'est que la France, plus vieille nation d'Europe dont le moment fondateur est le couronnement d'Hugues Capet en 987, s'est toujours définie comme une alternative aux empires, et cela transparaît jusque dans sa légende nationale. J'ai déjà mentionné l'Empire des Gaules qui fut longtemps le symbole de l'indépendance gauloise. Il ne faut pas oublier non plus le mythe des origines troyennes de la France qui survécut jusqu'au dernier tiers du XIXème siècle, moment où on les échangea contre « nos ancêtres les Gaulois » menés par Vercingétorix, le chef rassembleur surgit des Commentaires sur la guerre des Gaules de Jules César, que sa défaite n'empêcha pas de narguer le victorieux général romain en lui jetant avec morgue ses armes aux pieds. Ce mythe persistant des origines troyennes de la France revêt une importance particulière : n'oublions pas que selon la tradition romaine, c'est Énée, citoyen troyen, qui fonda la Ville éternelle. La France des Capétiens revisitait ainsi son histoire pour se poser non pas en nouvelle Rome – on eût alors plutôt avantage à se vanter des origines romaines de la France, bien réelles celles-là – mais en alternative à Rome l'antique, dont la gloire millénaire fait toujours rêver les foules si on en juge par le succès actuel des bandes dessinées consacrées à l'antiquité romaine (d'Alix à Murena). Du temps où ce fut moins l'Empire que la Chrétienté qui représenta l'autorité impériale, la tradition fit de Clovis un roi davidien et de la France une terre bénie de Jésus Christ ressuscité lui-même, qui aurait, selon certaines traditions du sud de la France, passé plusieurs années de sa vie dans la région de Massilia (et n'oublions pas la tradition persistante selon laquelle Marie-Madeleine aurait finit ses jours dans l'hexagone). Ainsi, la France était aussi sacrée que l'Église de Rome, ce qui explique peut-être l'incroyable audace des rois de France, de Philippe Auguste à Louis XIV – sans oublier bien entendu Louis IX (Saint Louis) et Philippe le Bel – vis-à-vis de la papauté et l'indulgence de cette dernière à leur égard, lorsque le moindre écart de conduite valu à Jean Ier d'Angleterre (dit Jean sans Terre) et à Othon III de l'Empire l'excommunication pure et simple.

Ajoutons à cela que M. Zemmour fait de Charlemagne un empereur romain d'Occident. C'est là un grave erreur. Certes le Grand Charles (traduction de « Carolus Magnus », à ne pas confondre avec oncle Charles) fut, comme son père Carloman et son grand-père Pépin le Bref, roi des Francs et patrice des Romains, certes il fut sacré par le pape « sérénissime Auguste, couronné par Dieu au nom de Dieu, roi des Francs et des Lombards », certes il voulut se faire reconnaître à l'égal de l'Empereur d'Orient (d'où la chapelle d'Aix, au style si oriental), mais il régna comme roi franc et mêla tout au long de son règne l'héritage de Clovis et celui de César : il se fit acclamer par le peuple avant que le pape ne le ceigne de la couronne (et non pas du diadème de la royauté hellénistique et romaine) suivant la tradition franque des laudes, arbitra les conflits juridiques (tradition des rois germaniques), fit représenter sa personne par d'autres (chose inconcevable pour un empereur romain) – les fameux mici dominici –, fit mettre par écrit le droit coutumier franc (qui était oral et non écrit comme le droit romain) comme Clovis, associa son fils aîné au pouvoir et procéda au partage de l'Empire entre ses trois fils, dont un seul, Louis le Pieux, lui survécut, ce qui garantit la pérennité de l'Empire pendant une génération avant que le régime de confraternité franc ne s'impose avec les trois fils aînés de Louis le Pieux (le benjamin, né d'une autre mère que Charles le Chauve, Lother et Louis le Germanique, ne fut pas reconnut par eux à la mort de Louis le Pieux). Ce faisant, M. Zemmour ignore totalement l'ambiguïté de l'origine du pouvoir dans le Royaume des Francs puis, plus tard, du Royaume de France, origine à la fois divine (sacre religieux), populaire (laudes) et traditionnelle (onction, comme Clovis... et comme Jésus et David !), là où l'empereur romain était en fait Imperator (chef militaire), Princeps (premier du sénat et, par extension, des citoyens), Augustus (possédant l'auctoritas, une autorité supérieure aux autres hommes), Cæsar (héritier du divin Jules) et Pontifex Maximus (premier du collège des pontifes, qui réglaient la religion romaine puis, après l'édit de Constantin, élisaient le pape), et parfois d'autres distinctions plus exceptionnelles (les magistratures romaines ordinaires et extraordinaires, vainqueur de tel ou tel peuple, père de la patrie, restaurateur de la République, de l'État, de la Paix, de la Concorde, etc.).

Concernant Clovis, il a bien remarqué qu'il était comparé à Constantin le Grand. Il aurait pu ajouter que le récit que nous a donné la tradition de sa conversion au christianisme est pratiquement le même que celui de la conversion du premier* empereur chrétien (qui le fut, chrétien, pendant quelques minutes seulement, puisqu'il fut baptisé sur son lit de mort dans l'espoir d'expier ses nombreux crimes). Comparé à Constantin, fondateur et unificateur de l'Empire chrétien et donc de la Chrétienté véritable, à Jésus l'oint (traduction du grec « chrestos ») et à son ancêtre David, le premier roi hébreu, Clovis est ainsi à la fois un successeur des rois bibliques, un restaurateur de l'Empire et un fondateur de royaume. Il est donc à mon avis hasardeux de n'en faire qu'une simple réminiscence franque de l'Empire romain. Par sa seule figure, Clovis, qui fut fait roi franc par son peuple et ses soldats avant d'être baptisé, a instauré une monarchie dont les pouvoirs sont, comme je l'ai précisé plus haut, issus à la fois de la religion, du peuple et de la tradition. Les monarchies qui suivirent sa dynastie s'inscrivirent dans cette voie, cette triple origine de la légitimité et du pouvoir monarchiques, qui est également à la base du « pacte capétien » de 987, fondateur du Royaume de France (épisode que je tiens pour être la fondation véritable de la Nation française).

 

Passons maintenant à la monarchie capétienne, justement. M. Zemmour à l'air de tenir cet épisode pour assez peu glorieux. Le récit qu'il fait du passage de la monarchie carolingienne à la capétienne donne l'impression de l'usurpation du pouvoir royal par les seigneurs, qui se choisissent un roi faible et sans envergure pour ne pas être dérangés. C'est oublier que Charles le Chauve, fils de Louis le Pieux, roi de Francie Occidentale, avait déjà dû être accepté par les Grands de Neustrie, Bourgogne, Francia et Aquitaine (les quatre grandes principautés territoriales de la Francie Occidentale) en 843, de même que Charles le Gros, fils de Louis le Germanique, ne put reconstituer l'empire de ses grand-père et arrière-grand-père qu'à l'initiative de ces mêmes Grands, pressés par les risques d'invasions à l'est par les Hongrois, au nord par les Normands et au sud par les Maures. C'est oublier aussi que Hugues Capet descendait de Robert le Fort, comte de Paris, dont la lignée avait fourni plusieurs roi des Francs. C'est oublier enfin qu'il y eut deux candidats à la succession de Louis V : Hugues Capet et le duc d'Aquitaine Charles, descendant carolingien. Les Grands du Royaume se réunirent donc non pas pour choisir un roi, mais pour l'élire. Et c'est à cette occasion qu'Aldabéron de Laon fit prévaloir, sur la proximité du sang, les qualités personnelles du roi, ce qui aboutit à l'élection unanime de Hugues Capet.

L'écrivain qualifie ce dernier et ses descendants jusqu'à Philippe II Auguste de « roitelet d'Île-de-France ». C'est là un jugement caractéristique d'un homme de notre temps, qui a apprit dans les livres d'histoire combien grand fut le pouvoir des rois de la période moderne sur l'ensemble de leur royaume. La différence est grande alors entre le règne du roi (l'ensemble du territoire du Royaume) et son domaine. Il eut été impensable que le roi exerce sur les principautés le même pouvoir que sur son domaine. C'est que le pouvoir du roi de France s'apparente à l'auctoritas du pape sur les têtes couronnées de la Chrétienté. La potestas, le pouvoir réel, il ne l'exerce que sur son domaine, sur lequel il est lui-même seigneur. En d'autres termes, le roi a l'autorité sur les gens de son royaume et sur la terre de son domaine, les seigneurs ayant le pouvoir sur leurs terres. Même si son domaine est relativement réduit, il exerce un pouvoir autrement plus important que n'importe lequel des seigneurs. La mise en place de la féodalité renforce ce pouvoir en mettant en place une pyramide sociale au sommet de laquelle trône le roi, pas encore souverain mais déjà plus suzerain. L'auctoritas royale est la base du pouvoir royal, y toucher serait donc dangereux, et c'est la raison pour laquelle les rois, depuis Louis VI, ont cherché non pas à avoir plus de pouvoir sur leur regnum mais à accroître celui qu'ils exercent sur leur domaine, et à accroître leur domaine même. Le but en était moins de faire du roi un monarque absolu que de lui donner les moyens de ses prétentions : être non seulement le roi mais aussi le premier parmi les seigneurs.

M. Zemmour, s'il mentionne l'indépendance conquise par les rois de France vis-à-vis du pape comme de l'empereur, l'analyse comme la volonté manifeste de remplacer et l'un et l'autre. Or cette indépendance fut très tôt conquise. Dès 1203, le pape reconnaît dans la decretale per venerabilem que « le roi de France est empereur en son royaume », c'est-à-dire notamment que le pape ne peut exercer son pouvoir sur un vassal du roi de France sans l'assentiment de ce dernier et que le roi de France n'est soumit au temporel à personne. En 1206 puis 1213, l'empereur est forcé de reconnaître pleine et entière souveraineté au roi de France : désormais, plus jamais un empereur ne se mêlera d'affaires intérieures au royaume de France. L'inverse n'est pas vrai. A la fin du règne de Philippe II, le Royaume de France est la terre la plus peuplée et la plus riche, et la première puissance économique et militaire, tandis que le roi de France est le seigneur le plus puissant d'Europe, dont le domaine est l'un des plus étendu qui soit. Philippe Auguste, qui se paye le rare luxe d'entretenir une armée permanente dans les Flandres et en Bretagne, eut pu annexer sans difficulté aucune à son royaume la Rhénanie voire la Bavière, Louis IX eut pu prendre possession de l'Empire tout entier (à la fin des années 1260, il n'y avait pas d'empereur, deux seigneurs haïs du pape se disputaient le titre de roi des Romains, le pape était un ancien conseiller du roi de France auquel il devait en grande partie son élection et la plupart des seigneurs et roitelets du nord de l'Empire étaient favorables à l'entreprise) mais préféra se poser en modèle de chrétienté et ne pas intervenir, etc. Les occasions de constituer un empire français ne manquèrent pas avant ou après la guerre de cent ans, mais jamais les rois ni leurs conseillers n'envisagèrent pareille entreprise. C'est qu'à mon humble avis la France ne cherche pas tant à fonder un empire qu'à simplement se poser au premier rang des peuples et à n'exercer de domination que culturelle et intellectuelle.

Enfin, M. Zemmour, s'il mentionne l'alliance objective existante entre le roi et les bourgs, villes franches et communes, oublie l'existence, dans ces structures politiques rurales et urbaines indépendantes de tout seigneur, d'une tradition démocratique ancienne qui s'exprimera jusqu'en 1795, date à laquelle les conventionnels thermidoriens interdirent les délibérations publiques. Il oublie ce faisant le lien existant entre le peuple et le roi de France, le premier étant l'une des origines du pouvoir du second, lequel doit œuvrer pour le bien public (cela s'écrit bien res publica). Ainsi, plus que l'abolition de l'édit de Nantes, c'est la mise en place de l'absolutisme théocratique qui est la trahison de l'esprit français par Louis XIV. Des trois origines du pouvoir royal – Dieu, le peuple, la tradition –, le roi soleil décide de s'en remettre à la seule origine divine. L'« exception française » que constituait un pouvoir royal issu notamment du peuple (théoriquement, le roi pouvait être destitué par le peuple s'il ne respectait pas le pacte, et pendant la guerre de cent ans Charles le Mauvais fut empêché par ce même peuple de prendre le trône de Jean II le Bon capturé par les Anglais) disparaissait. Ce n'était pas encore l'alignement sur la ligne européenne, puisqu'il s'agissait d'une innovation, mais cela le devint lorsque Louis XIV s'entoura d'une cour au sein de laquelle il délégua nombre de pouvoirs. Par un biais inattendu – et terriblement efficace, au point que le modèle fut exporté en Espagne, en Prusse et brièvement en Angleterre – la monarchie française, fondée sur une assise populaire et ecclésiastique, avec un conseil du roi constitué aux trois quarts de bourgeois et de membres de la petite noblesse, devint une monarchie européenne comme les autres, fondée sur une haute classe seigneuriale. Cette trahison fondamentale de l'esprit français est à mon sens l'une des (nombreuses) clés d'explication de la Révolution française, qui ne prétendit jamais à autre chose qu'au rétablissement de la res publica, c'est-à-dire du gouvernement pour le bien public, cette même res publica qui était au centre du pacte capétien. La Révolution française est ainsi une véritable restauration des principes du gouvernement français. Cependant Dieu disparut du triptyque de la légitimité du pouvoir. J'ai tendance à considérer que cette disparition est liée à la conjonction du regain d'indépendance vis-à-vis de la papauté de l'Église gallicane à partir de 1730, de la déchristianisation croissante de la population et du fait que l'absolutisme se fonda entièrement sur l'origine divine du pouvoir, laquelle, par réaction à l'absolutisme, fut dès lors évacuée sciemment (comme en témoigne l'étrange épisode du culte de l'Être Suprême instauré par certains montagnards de la Convention de 1793). C'est à mon avis pendant l'épisode 1790-1795 que s'exprima pour la dernière fois la voie française. Refondant la République sur la base de la souveraineté populaire (lire Juan de Mariana, malheureusement jamais traduit en français), de la séparation des pouvoirs exécutif et législatif (lire les textes des Niveleurs de la première révolution anglaise, Locke, Mably et, dans une moindre mesure, Rousseau), de la garantie des droits naturels et civils des citoyens (lire Locke, Mably et Condillac), de la responsabilité des mandatés devant les mandants (lire Mably et Thomas Paine) et de la liberté des peuples (lire Mably, Kant et l'abbé Grégoire) autour du triptyque « liberté égalité fraternité », les révolutionnaires français, spécialement les montagnards, fondèrent un pouvoir à nouveau résolument populiste qui se voulait exemplaire pour toute l'humanité, ce qui me semble correspondre tout à fait aux aspirations de la France.

 

On peut y voir un impérialisme. Il est en tout cas indéniable qu'une part d'impérialisme s'attache à cette conception française, ne serait-ce que parce que ces aspirations nécessitent de voir s'unir les peuples de sensibilité française. Mais il me semble, à moi, que la voie française correspond moins à un désir d'incarner un nouvel empire romain qu'à être la première des Nations du monde, grande sœur exemplaire, austère et admirable de l'humanité toute entière comme elle fut celle de la Chrétienté en tant que « fille aînée de l'Église ». Il n'y a donc pas dans la voie française cette caractéristique par excellence de l'impérialisme : la vocation à l'hégémonie. Dans cette perspective, l'aventure napoléonienne serait plutôt la trahison d'un espoir, celui que la France allait accomplir son destin après la trahison (une de plus !) des thermidoriens plus intéressés à protéger les intérêts d'une classe montante et à éliminer les derniers lambeaux de leurs adversaires montagnards qu'à mener le destin historique de la Nation. Napoléon eut pu être Empereur des Français s'il avait accompli ce destin tant attendu et n'avait cherché hors de France sa légitimité. Le second Empire des Français fut plus conforme à la voie française en ce qu'il se fonda sur la légitimité populaire – les Anglais n'osèrent s'attaquer de front à Napoléon III car, disaient-ils, leurs citoyens avaient en permanence les yeux braqués vers la France, seule terre sur laquelle régnait un souverain que s'était choisi le peuple – mais s'en éloigna en refusant la grandeur et en s'alignant plus encore que son oncle sur la conformité européenne.

 

Alors quid de cette vision que nous donne M. Zemmour de la France ? A quoi est-elle due ? A mon avis, au fait qu'Éric Zemmour est à la fois trop et trop peu français. Il l'est trop peu en ce qu'il ne sent pas l'aspiration profonde de la France à être un modèle universel plus qu'un empire, à être une influence plus qu'un conquérant. Il l'est trop en ce qu'il a le désir profond de voir la France grandie et magnifiée par une épopée digne de légende. Et, en cela, il est très français. Il correspond parfaitement à cette arrogance française que le monde entier nous jalouse. Il fait partie intégrante du peuple de France, ce peuple qui est, plus qu'aucun autre, « sûr de lui et dominateur ».

 

 

*S'il faut en croire certains historiens, Constantin le Grand serait en fait le deuxième empereur chrétien : Philippe l'Arabe aurait lui-même été chrétien. Mais bon, c'est Constantin qui fit adopter le christianisme dans tout l'Empire.

Par Brath-z - Publié dans : Concepts et idéologies
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Jeudi 18 mars 2010 4 18 /03 /Mars /2010 13:45

Il y a trois méthodes pour qualifier l'axe droite-gauche en politique

 

  • Première méthode : par association d'une orientation idéologique

    C'est la méthode qui consiste, par exemple, à dire que, dans l'équilibre travail/capital, la gauche est ce qui favorise le travail, la droite ce qui favorise le capital. Ou encore celle qui associe la relation droite/gauche à la dichotomie (que je trouve idiote, mais passons) entre holisme et individualisme : la gauche serait holiste, la droite individualiste. Ou encore celle qui consiste à dire que la gauche croit à l'amélioration de la nature humaine tandis que la droite est fataliste (cette qualification fort sotte fut mentionnée par un de mes professeurs !). Ou encore...

    Ces qualifications sont très souvent utilisées par les personnalités politiques, qui usent et abusent d'expressions telles que « les valeurs de la gauche » (Ségolène Royal), « la droite décomplexée » (Nicolas Sarkozy), « l'autre gauche » (Jean-Luc Mélenchon), « la vraie droite » (Jean-Marie Lepen), etc.

  • Deuxième méthode : par observation de la position tactique et géographique

     

    C'est la méthode qui consiste à considérer les positionnements stratégiques dans un moment donné. Ainsi, M. de Boissieu, sur ses sites (toujours excellents, je ne le répèterais jamais assez), se base notamment sur la place au parlement et sur l'attitude des mouvements par rapport à ceux qui sont représentés au parlement, indépendamment des idées colportées : aujourd'hui, le 16 mars 2010, est à gauche qui gravite entre la variable LO-PS, au centre le MoDem (mais plus pour longtemps), à droite ce qui est compris dans la variable Gauche Moderne-FN. En affinant le modèle, on détermine une extrême-gauche, une extrême-droite, un centre-gauche, un centre-droit. En le couplant avec la première méthode avec pour critère un double indicateur économique/sociétal (un plan à deux axes : « sociétalement libéral/sociétalement autoritaire » et « économiquement libéral/économiquement autoritaire »), on obtient un prisme assez objectif et qui traduit bien les réalités politiques actuelles.

    Mais on peut prendre pour critère de jugement le sinistrisme, par exemple, qui consiste à voir apparaître sur la gauche un mouvement qui, par effet de levier, déporte tout le reste du territoire politique vers la droite, critère bien moins pertinent à l'heure actuelle (et depuis la fin des années 1920).

     

  • Troisième méthode : par appréciation du positionnement des idéologies

     

    C'est la méthode qui consiste à observer quelle place une orientation idéologique occupe dans un ordre politique à un endroit et un temps donné, cette place étant déterminable suivant un présupposé. Par exemple, on peut considérer que se placent à droite tous les courants dont l'idéologie consiste à la préservation de l'ordre présent, tandis qu'iraient à gauche les courants du « mouvement ». On peut aussi reprendre la dichotomie anciens/modernes de Benjamin Constant (toute aussi sotte que la dichotomie holisme/individualisme... d'ailleurs, cette dernière résulte des théories de Benjamin Constant, comme quoi il n'y a pas de hasard !) et ainsi considérer que la droite est « ancienne » et la gauche « moderne ».

    On peut aussi, comme je le fais moi-même, introduire un troisième larron dans la partie : le centre, et classifier la géographie politique en « progressistes » (la gauche), « conservateurs » (le centre) et « réactionnaires » (la droite). Il est ici bien entendu que les mots « progressiste », « conservateur » et « réactionnaire » ne sont nullement connotés, que ce soit péjorativement ou laudativement, ni non plus qu'ils se rapportent à une idéologie quelconque*.

Alors, bien évidemment, on ne peut guère se cantonner à une seule méthode pour faire de l'analyse politique. Tout dépend en fait de ce à quoi est destinée ladite analyse.

 

Pour un journaliste politique, étant donné que son rôle consiste entre autres à expliquer le paysage politique à l'aune du visage qu'il revêt dans les assemblées, la deuxième méthode est absolument essentielle. Mais elle ne suffit pas. Si le journaliste est un bon analyste des idées, il peut y superposer une grille de lecture purement idéologique et hors du cadre du positionnement sur l'axe droite-gauche, mais cela oblige soit à faire beaucoup de pédagogie soit à ce que ses lecteurs en sachent long, déjà, sur les idéologies. S'il n'est pas un bon analyste des idées ou – plus surement – s'il ne peut se permettre de faire des articles de 20 pages pour expliquer dans les détails les relations entre idées et positions, il adoptera volontiers une grille de lecture supplémentaire directement tirée de la première méthode (comme je le disais pour M. de Boissieu, en ajoutant à la lecture tactique un double axe économique/sociétal), ce qui permet tout à la fois de faire de l'analyse et de ne pas perdre le lecteur dans des considérations épistémologiques et philosophiques.

 

Pour un représentant de parti politique, tout dépend de la situation : en campagne électorale, et à condition que son parti soit formellement reconnu comme appartenant à un « camp », il a tout intérêt à adopter la première méthode, pour associer étroitement un certain corpus idéologique à son parti sans qu'il soit obligé de tout le temps préciser son positionnement (d'où l'abandon, après la mort de Charles de Gaulle, d'un positionnement a-partisan par les gaullistes, désormais divisés entre gaullistes de gauche et gaullistes de droite, division d'appareil mais pas d'idées). En revanche, en période « calme », sans élections, un représentant d'un parti présent à l'assemblée prendra soin d'évacuer (hors débats houleux, bien sur) tout contenu idéologique au positionnement de son parti. D'une manière plus générale, dès qu'on est dans une situation dépassionnée, l'option est la seconde méthode ; la première méthode est à préconiser dans une situation passionnée.

 

Pour un analyste politique ou un historien, la troisième méthode présente un avantage certain, mais il n'est pas possible d'ignorer la place qu'occupe un mouvement sur l'axe droite-gauche dans le cadre des institutions. Un historiographe politique pourra à la limite s'intéresser à l'épistémologie usée à telle ou telle époque et donc exposer à quoi on associait « droite », « gauche », « centre » et autres positionnements, en termes d'idées, c'est-à-dire suivant la première méthode.

 

Pour résumer :

  • la première méthode de classement est celle de l'émotion et du temps court, de l'analyse à chaud ou à court terme, réservée prioritairement aux acteurs et aux commentateurs de la politique

  • la deuxième méthode est la méthode « charnière » indispensable à toute analyse politique (sur quelque temps que ce soit) qui veut se baser sur du concret

  • la troisième méthode est celle du temps long, de l'analyse sur la durée, réservée prioritairement aux observateurs et aux analystes politiques


*Ainsi, dans ma conception, aussi bien les partisans de l'idéologie du progrès humain (dits également « progressistes » ou « catholiques progressistes » ou « gallicans progressistes »), du conservatisme (dits également « conservateurs » ou « conservatistes ») et de la réaction (dits aussi « réactionnaires ») sont tous à classer aujourd'hui à droite, car « réactionnaires » au sens du positionnement idéologique, c'est-à-dire que leur fondamentaux politiques reposent sur les principes d'un ordre ayant déjà existé auparavant.

Par Brath-z - Publié dans : Concepts et idéologies
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Jeudi 18 février 2010 4 18 /02 /Fév /2010 08:50

Je me définis comme populiste.

 

Mais que signifie ce vocable abscons ?

 

Si vous écoutez Serge July, Robert Ménard, Bernard-Henri Lévy et d'autres représentants du « microcosme parisien », vous apprendrez que le populiste est l'infâme bateleur qui, dans un but électoraliste, dispense des idées propres à saisir les bas instincts du peuple. Pardon, de la populace. Cette vision s'accompagne, d'une manière assez évidente, d'une bonne dose de mépris à l'encontre de qui travaille dur pour gagner tout juste de quoi vivre. Mais ce n'est pas là du mépris envers le travail ou le travailleur. Simplement du mépris envers qui n'a pas lieu Niestche ou Heidegger, parce que pas le temps ni l'envie (en général, après 8h sur une machine, on est pas en condition de se fader un chapitre d'Être et Temps). On comprend dès lors pourquoi, pour un tel mode de pensée, le populiste soit considéré comme un danger publique : il menace la civilisation de décadence en rendant la vulgarité du populo menaçante pour le raffinement de l'élite.

Dans une perspective un poil plus large, on peut prendre la définition que donne Christophe Alévêque pour « démagogue » : « Hypocrite individu qui n'hésite pas à confondre le bien du peuple avec les revendications du peuple. » Si Christophe Alévêque donne à cette définition un sens positif, il n'en relève pas moins malgré lui la vision du peuple d'une certaine partie de ce que l'on nomme « élite » en France : le peuple est un tout, avec des tripes imposantes et une tête minuscule et difficile à trouver. Le peuple à des besoins et des désirs, mais comme c'est un grand enfant un peu niais et qu'il n'a pas conscience de la réalité des choses, il ne sait pas ce qui est bon pour lui. Le démagogue (ou le populiste, contre toute réalité historique et sémantique, les deux mots sont interchangeable, de nos jours) est celui qui donne raison au peuple en confondant désirs du peuple et besoins du peuple. Cette position est souvent qualifiée de « solution de facilité » car elle empêche les déconvenues électorales et la grogne populaire (en théorie). A noter qu'un homme d'état qui refuse de réviser certains principes d'airain sous la pression des groupes de pression et des partenaires internationaux (ce qui est, convenons-en, une solution de facilité) n'est, lui, pas un populiste, vu que céder aux avances de l'élite n'est pas céder aux avances du peuple, et ne saurait être une mauvaise chose.

L'épithète « populiste » est attribuée au représentant de la gauche « charbon et acier » aussi bien qu'à celui de la droite « camembert et vin rouge », toujours par le libéral moderne et éclairé. C'est donc une étiquette infamante qui ne correspond ni à un positionnement politique ni à une orientation idéologique précise. Un gadget, un gimmick destiné à l'anathème.

 

Mais dans le monde réel, le populiste, c'est l'adepte d'une doctrine politique : le populisme.

 

Le populisme n'est pas un discours (ce n'est parce que Georges Frêche a de la gouaille et du bagout qu'il est un populiste) mais une orientation politique héritière d'une longue tradition.

Historiquement parlant, le populisme nous vient de l'empire romain. Plus précisément, il est le reste de l'affrontement au sein de l'empire entre ce que l'on a appelé rétrospectivement le « parti sénatorial » et le « parti populiste ». Le premier est constitué par l'ensemble des sénateurs et des électeurs de l'Empire, par delà les oppositions et les divergences d'idées et de principes. Le second par l'immense majorité des citoyens de l'empire. Le représentant de cet ensemble d'individus est, théoriquement, l'empereur (Imperator, Princeps, Augustus). Le sénat et l'empereur ne sont pourtant pas opposés. Le premier dirige l'état, mène les campagnes militaires et possède de nombreuses prérogatives en matière de religion, le second vote les budgets, administre les provinces, etc. Les deux éléments sont essentiels à la pérennité de l'empire. Ils se trouvent parfois en concurrence, mais rarement en opposition ouverte.

Le rôle de l'empereur n'est donc pas de donner raison au peuple contre le sénat et les électeurs, mais d'empêcher les abus de ces derniers et de préserver les intérêts du peuple. Pour prendre une métaphore organique, je dirais que la tête est chargée d'empêcher les organes principaux (coeur, foie, cerveau, poumons), tous essentiels, de s'accaparer tout le sang, ceci dans le but que le corps tout entier fonctionne bien. Cette alliance objective entre la tête de l'état et le corps de la société est reprise telle quelle dès la fondation du Royaume de France par Hugues Capet. Ce que l'on a nommé « pacte capétien » (un acte fondateur de notre nation, au passage) pose le principe du bon gouvernement du roi de France, lequel consiste en la préservation des intérêts de ses sujets face aux velléités de ses vassaux (Grands du Royaume puis noblesse).

 

L'absolutisme royal de droit divin ayant marqué une rupture de ce pacte (théoriquement, si le roi n'œuvrait pas pour le bien de ses sujets, il pouvait être destitué), le retour de cette conception pendant et après la Révolution française s'est fait sur de nouvelles bases. Ce sont sur ces bases que s'est fondé le populisme moderne.

Alors que sous la royauté d'Ancien Régime, le lien établi est celui d'une domination pleine et entière du roi sur ses sujets accompagnée d'une protection des faibles et des humbles, après la Révolution, le lien d'inégalité est inversé. La tête de l'état doit oeuvrer dans l'intérêt du peuple non pas par obligation morale envers plus faible qu'elle sous sa responsabilité, mais par obligation contractuelle envers la seule origine possible de la légitimité politique. C'est, quelque part, un retour aux sources du Royaume des Francs, lorsque le roi, choisi par les Grands, se voyait sans cesse rappeller par ses mandataires "qui donc t'a fait roi ?", la différence principale étant que, désormais, les mandataires sont les citoyens. Cette nouvelle situation, ni la Restauration, ni la monarchie de Juillet, ni les deux Empires n'ont pu y passer outre, et elle forme un principe de base du régime républicain, merveilleusement exprimée par l'idée du peuple souverain.

 

Quels sont les principes du populisme ? L'élu, mandaté par le peuple, doit avoir à cœur à tout instant de préserver les intérêts du peuple, il doit lutter contre les injustices et les privilèges que l' « élite » – et c'est bien normal – souhaite obtenir et entretenir. Pour ce faire, le sens de l'état et une certaine fibre populaire ne sont pas inutiles.

En fait, ce que souhaite l'immonde, l'infâme populiste, c'est que le gouvernement, quel qu'il soit, œuvre pour le bien publique (et non pas pour le bien du public). Comment dit-on, déjà, « bien publique » dans cette langue ancienne qui fut longtemps parlé sous nos latitudes ? Res publica.

En somme, le populiste, c'est avant tout un fervent républicain.

Par Brath-z - Publié dans : Concepts et idéologies - Communauté : VUES DE GAUCHE
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