Un dossier complet et intéressant sur l'Iran (1/2)

Publié le par Brath-z

Je lis le compte-rendu du colloque « Où va l'Iran » qu'a consacré le 23 novembre 2009 la Fondation Res Publica à l'Iran, et j'y ai trouvé des éléments extrêmement intéressants. Mettant en perspective sous des angles variés la situation actuelle en Iran et les possibilités qui sont offertes pour l'avenir à l'Iran et aux Iraniens, il permet de bien faire la part des choses.


J'ai, bien évidemment, des commentaires à faire sur ce colloque. Ces commentaires consistent en un résumé des interventions de chacun (un résumé ne suivant pas toujours le déroulé chronologique de ces interventions) agrémenté de notes personnelles entre parenthèses.


Commentaires sur « La Société iranienne en mouvement » :

intervention de Bernard Hourcade,

Directeur de recherche au CERES, ancien directeur de l'institut français de recherche sur l'Iran

 

M. Hourcade explique que la société iranienne n'est pas comparable à la France, en rappelant qu'une large majorité de la population, sensiblement les trois quarts, a moins de quarante ans. Il rappelle en outre que l'Iran n'est pas non plus comparable à ses voisins directs, dont la population est bien plus jeune. Démographiquement parlant, l'Iran est proche du Liban et d'Israël.

 

Il explique aussi que cette orientation nouvelle de la démographie iranienne suffit à différencier profondément le mouvement de révolte de 2009 à celui de 1999. En effet, les mouvements de 1999 étaient le fait d'étudiants et d'eux seuls, quand les mouvements de 2009 réunissent pour une large part des gens plus âgés et qui ont, pour la plupart, une situation personnelle de jeune adulte, avec éventuellement une famille à charge, ce qui tend à montrer que le mouvement de 2009 s'inscrit dans la durée plus longue et avec plus de profondeur que le mouvement de 1999 dans le paysage politique iranien.

Toujours sur la « révolution verte », il signale qu'elle marque le début (?) d'un refus de la population de la magouille électorale (Note : largement moins élevée aujourd'hui qu'il y a dix ou quinze ans, ceci-dit). En effet, auparavant, le président, celui qui faisait le plus consensus dans la classe dominante (Note : en 2005 déjà il n'y avait pas eu consensus de la classe dominante, laquelle s'était scindée en trois « camps » chacun symbolisé par un candidat : les conservateurs libéraux avec Ashemi Rafsandjani, les réformateurs libéraux avec Mehdi Karoubi, les conservateurs nationalistes et traditionalistes avec Mahmoud Ahmadinedjad), était élu ou réélu à 75% sans que cela ne choque (Note : en réalité, depuis la réélection d'Ashemi Rafsandjani en 1993, les mouvements de contestation du résultat de l'élection sont systématiques, même s'il est vrai qu'ils se limitent à une simple contestation du résultat par les candidats malheureux et leurs partisans les plus acharnés, prenant rarement la forme de manifestations), quand aujourd'hui une magouille faite dans les règles (verrouillage des administrations par le pouvoir central) pas plus grande que celles menées pour l'élection et la réélection de Mohammad Khatami a provoqué ce mouvement d'une vaste ampleur.

 

M. Hourcade identifie en fait la « révolution verte » à un tournant dans la politique intérieure iranienne, tournant avant tout dû à un contexte international.

En effet, « pour la première fois, les élections avaient un enjeu » : celui de la possible réorientation des relations entre Iran et États Unis d'Amérique. Le discours du président amérique-unien Barack Obama au peuple iranien changeait la donne des relations établies depuis une trentaine d'années entre les deux pays, en proclamant la reconnaissance par la tête de file de « l'occident » de la légitimité de la République Islamique, d'où l'inscription de ce régime dans le temps long et la fin des menaces de destruction (Note : on a malheureusement pu voir depuis janvier dernier que Barack Obama n'a pas persisté sur cette ligne).

De là, M. Hourcade déduit une influence notable sur les bouleversements politiques intérieurs en Iran. En effet, l'opposition (Mehdi Karoubi et Mir-Hussein Mussavi) était constituée de « has been » qui n'avaient pas intégré les nouvelles donnes. Si M. Mussavi « avait pour vocation d'être celui qui serrerait la main d'Obama » (Note : petit lapsus révélateur : Mir-Hussein Mussavi était donc téléguidé pour rapprocher l'Iran des États Unis d'Amérique ?), il incarnait la vieille société et ne pouvait être le visage d'un Iran neuf.

D'où bouleversement des rapports de force entre les trois camps politiques iraniens. Oui, trois. M. Hourcade étant un analyste bien plus capable au fait de la situation réelle de l'Iran que l'intégralité des « envoyés spéciaux » et « experts » sur l'Iran qui ont monopolisé les médias écrits, radiophoniques et télévisuels pendant toute cette période, il a parfaitement identifié que l'arène politique iranienne ne s'est jamais réduite à une opposition entre « conservateurs » et « réformateurs ». Il distingue trois camps principaux : les islamistes – traditionalistes et autoritaires –, les internationalistes – mondialistes et qui souhaitent l'inscription de l'Iran dans la mondialisation économique à sa place de puissance régionale – et les nationalistes (Note : on notera que la dimension purement religieuse de la scène politique iranienne est occulté, les positionnements identifiés par M. Hourcade reflétant des positions sociétales et géopolitiques). Jusqu'en 2009, l'Iran était dirigé par une alliance des islamistes et des nationalistes (Note : dans ce cas, la double élection de Mohammad Khatami ne s'expliquerait que si ce dernier n'était pas « vraiment » un réformateur mondialiste), alliance circonstancielle motivée par la nécessité de protéger la République Islamique d'Iran de l'impérialisme yankee. Le discours de Barack Obama ayant amorcé la fin de cette menace, les nationalistes peuvent se rapprocher des internationalistes (Note : il y a ici confirmation de la parfaite compatibilité entre nationalisme et internationalisme), mouvement qui était « à mi-chemin » lors des dernières élections présidentielles. Cette modification des équilibres politiques intérieurs en Iran est conditionnée par la politique des États Unis d'Amérique vis-à-vis de l'Iran, aussi est-il souhaitable que la politique de main tendue perdure.

 

Face à ce mouvement, Mahmoud Ahmadinedjad (Note : M. Hourcade fait du président iranien actuel le héraut des islamistes, à mon contraire, qui en fait celui des nationalistes) « a choisi une solution à la chinoise » : « la société est bloquée par la répression ». Cette voie du tout répressif (Note : il est certain que la répression en Iran s'est accentuée par rapport à la situation de 2008, mais on est tout de même loin du cauchemar totalitaire !) est en fait le symptôme de la profonde impuissance du président iranien. Étant, comme toujours en Iran, le résultat d'un consensus entre dirigeants (Note : un consensus bien moins large que pour ses prédécesseurs, vu que toute la « frange Rafsandjani » a prit parti résolument contre lui), il a perdu la main dès lors que ces derniers se sont trouvés divisés. Aujourd'hui, M. Ahmadinedjad « n'a avec lui ni la rue, ni l’opposition libérale, ni les mollahs, ni même les Gardiens de la Révolution » (Note : en revanche, il a avec lui la « bourgeoisie des campagnes », ces nombreux diplômés issus des milieux ruraux qui forment aujourd'hui une part importante de l'armature du régime et dont il est lui-même un représentant).

 

Dans ce contexte, l'espoir se tourne alors vers les bons musulmans, bons patriotes, bons nationalistes, qui voient d'un bon oeil le rapprochement avec les États Unis d'Amérique, au premier rang desquels Mohsen Rezaï et Mohammad Ghalibaf, deux militaires respectés qui ont tous deux été candidats contre M. Ahmadinedjad (Note : si M. Rézaï s'est effectivement présenté comme un candidat anti-Ahmadinedjad, Mohammad Ghalibaf, actuel maire de Téhéran, n'avait pas adopté en 2005 une posture d'opposition à Ahmadinadjad, mais plutôt à Ashemi Rafsandjani).

 

Commentaire complémentaire :

M. Hourcade, si son analyse est infiniment plus fine que l'intégralité de ce que l'on peut trouver dans la presse française (y compris dans Marianne), omet un point qui, à mon sens, est essentiel (et qui avait été soulevé par Terror Free Tomorow dans leur enquête électorale de 2009) : Mahmoud Ahmadinedjad est considéré actuellement par l'immense majorité du peuple iranien comme le meilleur interlocuteur possible avec les États Unis d'Amérique. La politique international consistant en toute circonstance en des rapports de force (y compris dans les coopérations, comme en attestent les conflits verbaux de l'Iran avec la Russie), la « méthode Ahmadinedjad » qui consiste à adopter une posture d'inflexibilité et même d'agression (verbale) oblige les interlocuteurs comme les États Unis d'Amérique a abordé le dialogue sur un pied d'égalité.

Autre point important négligé, que j'ai mentionné dans une note, mais que je précise à nouveau : comme le montre la décision de Mahmoud Ahmadinedjad de ne pas se conformer aux conseils du Guide de la Révolution Ali Khamenei en refusant d'introduire aux postes clés de son gouvernement des personnes issus de l'establishement conservateur classique (notamment les alliés de M. Rafsandjani), le président iranien s'est largement démarqué des islamistes et concourt plutôt, pour reprendre la terminologie de M. Hourcade, dans la catégorie des nationalistes. D'où il advient que c'est peut-être de lui que viendra la grande réorientation, ce que je formulais en conclusion de mon article sur le traitement médiatique de l'Iran : « Peut-être le président par nos médias présenté comme le plus fanatique et le plus rétrograde sera-t-il celui qui mettra fin à la révolution islamique ? » Je précise de cet article pour préciser que ce que j'entendais par là était que j'estime Mahmoud Ahmadinedjad le plus à même de mettre fin au processus révolutionnaire... pour inscrire définitivement (enfin, au moins dans la durée) la République Islamique d'Iran dans le paysage.

 

Commentaires sur « La politique étrangère de l'Iran » :

interventions de Loïc Hennekinne,

ambassadeur de France, ancien secrétaire général du Quai d'Orsay,

puis de Jean-Pierre Chevènement,

président d'honneur du MRC, président de la Fondation Res Publica, ancien ministre de la défense, ancien ministre de l'intérieur :

 

M. Hennekinne rappelle que l'Iran occupe une zone géographique dans laquelle les menaces à son encore sont sérieuses : seul pays Chiite (avec l'Irak), seul pays non arabe, qui a subi bien souvent les agressions de ses voisins. D'où l'accent mit sur cette menace nouvelle au Moyen-Orient : Israël. De plus, il a une histoire plurimillénaire (la Perse éternelle) et qu'il en fier, qu'au cours de cette longue histoire s'y sont succédé des invasions multiples et variées qui n'ont jamais réussi à défaire l'identité culturelle, et singulièrement la langue persane (Note : le persan est au farsi ce que le tudesque est à l'allemand et le roman au français).

Ainsi, l'orientation première de l'Iran est le nationalisme. Dans une certaine mesure, il se voit même comme une puissance dominante de sa région et même du monde musulman dans son ensemble (Note : la politique traditionnelle de l'Iran est effectivement assez impérialiste, mais elle est peu adressée à l'islam oriental et généralement orientée vers l'Irak, l'Afghanistan et le Pakistan, anciennes zones à maintes reprises placées sous domination impériale perse). Cette orientation a été complétée d'un ressentiment à l'encontre des institutions internationales, ressentiment qui provient d'une politique du « deux poids, deux mesures » qui s'est constamment faite à l'encontre de l'Iran au cours des 50 dernières années et qui a été hérissée à l'encontre des États Unis d'Amérique depuis le renversement du gouvernement du premier ministre nationaliste Mohammad Mossadegh par la CIA en 1953 (Note : le renversement de Mossadegh est un exemple type de manipulation médiatique ; je l'aurais bien introduit dans mon article sur le traitement médiatique de l'Iran, mais quarante ans de médiamensonges, c'était déjà un morceau suffisamment gros pour une simple note de blog). Un autre point caractéristique de l'orientation iranienne en matière de politique étrangère est, depuis la révolution islamique, un certain messianisme révolutionnaire. Enfin, l'Iran est aussi soucieux d'assurer sa sécurité (Note : comme tout pays !).

 

Au cours des trente dernières années, la politique étrangère iranienne a connu des échecs répétés et s'est faite sous les présidences de M. Rafsandjani puis de M. Khatami (Note : ici, M. Hennekine s'est trompé dans les dates : il indique que cette phase s'est déroulée entre 1997 et 2005, c'est-à-dire sous les deux mandats du seul Mohammad Khatami, oubliant la période de 1989 à 1997, les deux mandats d'Ashemi Rafsandjani) plus pragmatique, bornant l'ambition de l'Iran à être une puissance régionale (Note : comme on dit dans le jargon de la prospective internationale), pacifique, conciliatrice même, et nouant des liens avec ses voisins. Dans la même période on a vu une tentative de « normalisation » des relations avec l'Europe (Note : entreprise à partir de 2003, donc plutôt tardivement) et la fin des imprécations guerrières à l'encontre d'Israël (Note : certainement pas lorsque Ashemi Rafsandjani était président !). Cependant les relations avec les États Unis d'Amérique sont restées figées, ce malgré les avantages indirects pour l'Iran de la politique de George Bush (fin du régime voisin et menaçant des Taliban, arrivée des chiites – majoritaires – au pouvoir en Irak).

 

M. Hennekinne explique en outre qu'il estime peu probable, malgré la conjoncture actuelle, plus favorable à cette voix que celle du début des années 2000, la formation d'un « arc chiite » qui unifierait Liban, Irak et Iran, du fait de la prépondérance des irrédentismes nationaux dans ces deux derniers pays, qui ont été opposés dans une longue et meurtrière guerre (Note : à noter que la métamorphose, après la fin de la guerre civile libanaise, du Hezbollah en un mouvement nationaliste libanais et laïque, et non plus un promoteur de la Doumma chiite visant l'instauration d'une république islamique au Liban, exclue pour la même raison le Liban d'un éventuel « arc chiite »). Il termine en rappelant que les références en matière de diplomatie et de géopolitique des diplomates iraniens ne sont pas du tout les mêmes que celles des diplomates occidentaux (Note : ce qui est une évidence, malheureusement peu souvent rappelée par les médias français, de même qu'a été occulté le principe fondamental des politiques internationales : la recherche du meilleur intérêt possible par tous les pays, Iran compris).

 

M. Chevènement intervient ensuite, précisant les lignes essentielles des liens entre l'Iran et le développement de l'industrie nucléaire (l'Iran, pays signataire du TNP, fait des déclarations d'intentions pacifistes mais a été prit plusieurs fois la « main dans le sac » à fournir à l'AIEA des données étonnées ou incomplètes) et embraye ensuite sur la question de l'ordre nucléaire en général.


Commentaire complémentaire :

Une bonne analyse qui met l'accent sur une donnée fondamentale souvent oubliée : la persistance de l'histoire dans les orientations internationales. En laissant de côté la question nucléaire et les polémiques nées des déclarations (ou fausses déclarations) du président iranien Mahmoud Ahmadinedjad, M. Hennekinne se concentre sur les éléments à mon avis les plus significatifs. L'intervention de M. Chevènement est également salutaire en ce sens qu'elle place la question du « dossier du nucléaire iranien » (comme disent certains journalistes) dans le cadre plus vaste de l'ordre nucléaire actuel.

On peut cependant regretter l'absence d'analyse prospective, et notamment la conséquence directe que l'on peut tirer quant à la situation en Afghanistan : comme M. Hennekinne l'a bien précisé, le régim taleb et l'Iran ne sont pas amis, loin s'en faut, aussi dans la perspective d'une victoire des taliban (scénario envisagé comme de plus en plus probable, comme l'amiral Mc Crystal l'avait révélé il y a quelques mois, peu après son entrée en fonction comme chef des forces de l'OTAN en Afghanistan) est-il tout naturel que l'Iran devienne notre allié, au moins circonstanciel.

 

La suite dans une note prochaine.

Publié dans Géopolitique

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