Rififi au pays des Afghans

Publié le par Brath-z

Hier est tombée la nouvelle, comme un couperet : le candidat Abdullah Abdullah, ancien ministre des affaires étrangères de l'Afghanistan, se retire du second tour de l'élection présidentielle, officiellement pour n'avoir pas réussi à convaincre le président sortant et candidat à sa succession Hamid Karzaï de la nécessité d'élections transparentes, officieusement suite à une rupture entre les deux hommes suite à l'échec de tractations secrètes menées sous égide de diplomates de la coalition occidentale en vue d'un partage du pouvoir dans le cadre d'une réforme constitutionnel équilibrant les pouvoirs au profit du gouvernement et des deux chambres parlementaires.

 

Donc le "chef d'état transitionnel" Hamid Karzaï sera reconduit sans avoir à lutter. Quelque part, c'est dans la tradition afghane. Seulement, il ne faut pas s'attendre à ce qu'il dure : en souscrivant au principe qui veut que le dirigeant de l'Afghanistan se maintienne au pouvoir par une force étrangère, il souscrit également au principe qui veut que ses opposants finissent par se coaliser contre lui, fassent appel à d'autres étrangers, le renversent et le remplacent par un autre potentat manipulé de l'étranger... qui se retrouve dans la même situation.

Et oui, c'est un pays instable, l'Afghanistan.

 

Pour comprendre à quel point il est instable, un peu d'histoire est nécessaire...

 

Histoire générale de l'Afghanistan

 

L'Afghanistan n'existe en tant que tel que depuis peu de temps (la date usuellement avancée est 1747, celle de la fondation de la dynastie Durrani par Ahmad Shâh alias Ahman Khan, commandant de feu l'empereur perse Nadir Shah - lui-même fondateur de l'éphémère dynastie Afsharides -, après la dislocation de l'empire perse, mais en réalité les Afghans - ou Pachtounes - formaient le socle de plusieurs empires depuis plusieurs siècles et avaient même réussi à conquérir quelques décennies auparavant l'empire perse lui-même). Géographiquement situé à un endroit extrêmement stratégique - entre les empires perse, indien ou moghol suivant les époques, russe et chinois, conquis plusieurs fois par les empires grec, turc, ottoman et mongol - la région est peuplée de peuples le plus souvent nomades, quelques fois déplacés volontairement par différents conquérants, comme une partie des Hazaras chiites, qui se livrent à des guerres intestines afin de s'en assurer le contrôle. Les chefs d'états, qu'il s'agisse de rois, présidents, émirs ou autre ne restent en place que peu de temps, soumis aux aléas des conflits ethniques, culturels ou religieux, et bien souvent on a vu la coexistence plus ou moins pacifique d'un dirigeant "officiel" issu de l'ethnie pachtoune - majoritaire, qui s'appelle aussi "afghani" et a donné son nom à la région - qui contrôle la capitale et principale ville, Kaboul, et les provinces du nord et de l'est par un subtil jeu d'équilibre tribal, et d'un dirigeant "opposant" issu le plus souvent d'une ethnie turque - Ouzbèke, Hazaras - ou perse - Tadjik, le deuxième groupe ethnique du pays - qui, lui, contrôle le sud et l'ouest (et le nord-ouest dans le cas Tadjik).

 

Ce schéma correspond grosso-modo à la situation politique jusqu'au milieu du XIXème siècle, quand en 1842 les armées britanniques venues conquérir le pays pour freiner l'expansionnisme russe se font proprement torcher par les troupes du prince Wazir Akbar Khan, haut fait d'arme qui unifia les différents peuples d'Afghanistan autour du roi, ce malgré le règne successif d'émirs qui concurrencèrent parfois la dynastie royale. Enfin, on arrive au XXème siècle, et c'est le retour à la bonne vieille instabilité des débuts, cette fois-ci avec le facteur religieux comme principal vecteur de division (non pas qu'il y ai conflit entre religions ou branches, mais tout simplement parce que le régime passe par des phases de laïcisation et de repli religieux assez violentes). Sept rois se succèdent entre 1919 et 1933.

 

Règne de Mohammed Zaher Shah

 

Le 8 novembre 1933, Mohammed Zaher Shah débute son règne. Il sera marqué par une ouverture politique de plus en plus importante, une résurgence des tensions ethniques (particulièrement entre Patchounes et ethnies turques), une laïcisation forcée des institutions et, sur le plan international, par la volonté parfois suicidaire de préserver son indépendance par le passage successif d'un "protecteur" à un autre (Inde, Royaume-Uni, Iran, France, URSS). Il a bien souvent du faire marche arrière face aux levées de bouclier de ses soutiens, mais a fini par s'enferrer dans une voie dangereuse en interdisant l'accès à des hautes fonctions administratives aux membres de la famille royale, ce qui pousse en 1973 son cousin Mohammed Daoud Khan - pourtant le principal responsable de l'alliance avec l'URSS - à prendre le pouvoir. Le roi démissionne, la république est proclamée le 17 juillet, un gouvernement avec des ministres communistes est formé, des groupes nationalistes, tribalistes et religieux se soulèvent, bref la guerre civile démarre.


Guerre civile, invasion russe

 

Le président autoproclamé Mohammed Daoud Khan - non, non, il n'a pas fait le coup d'état pour rien - décide en 1977 de s'éloigner de l'URSS - pourtant son seul soutien face aux révoltes islamiques et aux luttes tribales entre Patchounes et Tadjiks. Le 27 avril 1978, l'URSS, peu ravie d'être rejetée par un gouvernement qu'elle préserve intégralement, utilise le Parti Populaire Démocratique Afghan pour renverser et exécuter le président Khan. Dans le contexte de guerre civile - à ce stade même plus larvée - supprimer la tête de l'état et la remplacer par un "conseil révolutionnaire" communiste fédère une partie des oppositions religieuses et ethniques. Officiellement pour rétablir l'ordre dans la région et placer au pouvoir Babrak Kamal - qui avait tenté de prendre le pouvoir en 1965 -, l'armée rouge pénètre le territoire afghan. Contre toute attente, rapidement, un front de résistance nationale résiste à l'envahisseur et des armées religieuses issues de tout le monde musulman intègre la guerre.

 

Fin de la guerre civile

 

Au terme de dix années de combats entre les soviétiques et les moudjahidines, l'armée rouge sort du pays, non sans avoir prit soin de supprimer les dernières institutions politiques. La guerre civile se poursuit, cette fois-ci entre moudjahidines afghans et combattants musulmans étrangers, toujours sous fond d'affrontements ethniques (les moudjahidines du commandant Massoud sont pachtounes et tadjiks, les volontaires islamistes arabes et turques). Les moudjahidines remportent des victoires flagrantes face aux forces armées "officielles" - les restes de l'armée afghane - mais peinent à s'imposer au sud du pays. En 1994, néanmoins, les trois quarts du pays sont sous leur contrôle, mais les combats sont incessants.

Dans ce contexte, doublé d'une concurrence entre tribus, des groupes d' "étudiants" musulmans prétendent restaurer l'ordre en fondant un régime islamiste. Ce sont les fameux taliban (pluriel du mot "taleb", étudiant en théologie) qui reçoivent rapidement un fort soutien populaire (la population est la principale victime de la guerre civile qui se poursuit depuis plus de vingt ans). Les pachtounes, ouzbèkes et tadjiks du nord qui suivent l'Alliance du nord (dirigée par Massoud et le prosoviétique Dostum) s'opposent aux pachtounes du sud qui suivent majoritairement les taliban. Rapidement, Kaboul est prise par les taliban le 27 septembre 1996. A part le nord-est, toutes les provinces du pays suivront en moins de 2 ans. La guerre civile est circonscrite à la province du Panshir, ou les troupes du commandant Massoud résistent sans peine, mais ne peuvent, faute de moyens, étendre leur influence.

 

Profitant de cette quasi-paix, les taliban proclament un régime républicain fondé sur la stricte observance de la loi islamique et dans les faits dirigé par le "Commandeur des Croyants", le Mollah Omar, qui ordonne que soient accueillis les "combattants" de l'organisation terroriste internationale Al Quaida - sunnite et wahabite - ce qui vaudra des sanctions économiques sévères envers le pays. La suite, vous la connaissez...

 

Un "plan" d'assujetissement quelques fois oublié

 

Sauf qu'on oublie souvent un détail qui était pourtant très significatif : le retour en 2001 du roi Mohammed Zaher Shah et la proposition qui lui a été faite de récupérer son trône. En rétablissant le régime monarchique en Afghanistan, le "camp occidental" aurait peut-être pu s'attirer la bienveillance de populations locales peu prêtes à collaborer ni à acclamer les "libérateurs". Il était originellement prévu de faire premier ministre d'une monarchie constitutionnelle et parlementaire un certain... Hamid Karzaï, l'homme qui vendit son pays à l'Amérique. Se sentant trop vieux, aimant trop son pays, le vieux souverain - qui fut, on ne l'a pas rappelé à l'époque, un fervent défenseur de l'Allemagne de Hitler à la Société des Nations en 1936, comme quoi en politique on a pas de gentils ou de méchants - refusa de reprendre son ancienne place, se cantonnant à présider l'assemblée qui fit de Karzaï le chef de l'état. Ce dernier, ne pouvant bénéficier de l'inamovibilité (a priori) d'une monarchie pour rester au pouvoir en tant que chef du gouvernement dut passer par un processus électif, qu'il remporta dans un climat de guerre et sans réelle opposition. Sauf qu'il fallait renouveler son mandat, et cela s'avérait plus difficile...

Il est bien plus simple en effet de couper court à la validité ou non d'une élection lorsque la "défense de la liberté" et des "valeurs humanistes" est en jeu, aussi ne fit-on rien pour que cette élection se déroule dans l'ordre démocratique. On a ainsi aboutit à une élection sans victoire absolue mais sans second tour faut d'opposant.

 

Un peu de mauvais esprit

 

Au passage, on peut relier la tactique qui consiste à rétablir sur le trône un roi chassé du pouvoir par la force et à lui faire nommer un premier ministre marionnette entre des mains étrangères avec l'étrange apparition de Rezha Palhavi, fils du dernier Shah d'Iran et héritier au trône, lors de la crise électorale (semblable quoiqu'en disent certains à celles qui ont ponctué les six dernières élections présidentielles iraniennes) de juillet 2009, et qui disait à qui voulait l'entendre (le New-Yorker, Fox News, BBC News, MSNBC, Al Manar TV, entre autres) qu'il était près à prendre le pouvoir et à nommer Mir Hussein Mussavi chef du gouvernement. Mais bon, ce ne doit être que mauvais esprit de ma part.

Publié dans Géopolitique

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