Présidents de la République française - Introduction - Troisième partie : de la dignité présidentielle

Publié le par Brath-z

Les États Unis d'Amérique ne furent pas la seule inspiration des constituants de 1848. Ces derniers s'inspirèrent grandement, dans l'esprit plus que dans la lettre, des institutions prévalant dans la République romaine, à défaut de s'inspirer tout à fait de celle de 1792. Mais après tout, Robespierre n'était-il pas lui-même surnommé « le Romain » ? Certes, ce surnom se référait plutôt à son inflexibilité et son soucis de l'état qu'à ses inspirations politiques, plus proches de Clodius que de Cicéron, mais il reflète bien une part de vérité : les auteurs des Révolutions de 1789 et 1793 s'attachèrent à remplacer les symboles de la monarchie capétienne, déchue de sa toute puissance puis purement et simplement décapitée, par d'autres, fortement inspirés des antiquités grecque et romaine. Ainsi la République, figure allégorique qui ne s'appelait pas encore Marianne à l'époque, était-elle invariablement figurée couverte d'une toge, portant d'une main une lance d'hoplite surmontée du bonnet phrygien dissimulant son fer, de l'autre les faisceaux de justice dont émergeait une main - la main de justice ! - plutôt qu'une francisque, le chef ceint d'une couronne de lauriers. L'esprit romain qui inspira grandement les républicains de 1848 les poussa donc tout naturellement à faire du président de la République un magistrat. Certes le plus haut magistrat de l'état, mais un simple magistrat tout de même. Tel était du moins l'esprit des institutions par eux mises en place.

Dès le dix décembre 1848, jour de la première élection présidentielle, il apparut clairement aux yeux de tous que l'homme qui venait d'être élu - Louis-Napoléon Bonaparte - avait été par ses concitoyens élevé à un rang autrement plus élevé qu'aucun autre grand commis d'état. L'élection au suffrage universel par le corps national tout entier, « onction démocratique », rendait l'élu à la fois étranger et supérieur aux autres hommes, en particulier ceux qui gouvernaient l'état, qu'ils fussent du pouvoir exécutif ou législatif. D'où le sincère malaise qui prit les membres du corps législatif et les empêcha à plusieurs reprises de voter la levée de l'immunité du président - ce que les institutions permettaient - quand la retirer à leurs pairs ne posait guère de problème. Le président de la République, conçu dans les textes à l'égal de ses pairs, devenait par le fait même de son élection un princeps, c'est-à-dire un premier, le premier des citoyens, ne fusse qu'aux yeux du peuple. A n'en pas douter, l'ambiguïté de son statut ne fut pas pour rien dans l'accession de Louis-Napoléon Bonaparte au trône impérial.


Après la chute de l'Empire puis celle du gouvernement de salut de la patrie (dirigé par Léon Gambetta) en 1870, Adolphe Thiers fut acclamé par l'Assemblée réunie à Versailles « chef du pouvoir exécutif ». Comme lui-même reniait ce titre qu'il jugeait peu glorieux et que beaucoup de parlementaires estimaient dangereuse son influence sur la politique du pays une fois la paix faite, l'ordre rétabli de sanglante façon et les finances du pays relevées en un temps record, il devint par décret, lui, l'ancien orléaniste, qui avait rallié l'Empire en 1852 sans faire trop de difficultés, le premier « président de la République française » du nouveau régime, lequel confirmait ainsi subrepticement et sans oser se l'avouer sa nature proclamée avec force par ses plus fervents adversaires, le gouvernement de salut patriotique de Gambetta, presque un an plus tôt. Ce tour de force, inconcevable de la part de la large majorité monarchiste de la Chambre, est ainsi dû à la convergence de deux intérêts, tous deux opposés aux républicains :

- celui de Thiers et de ses partisans, d'abord, qui ne goûtaient pas le titre de « chef » (« comme si j'étais un cuisinier » déclarait-il, dédaigneux)

- celui de l'immense majorité des monarchistes qui accordaient comme concession aux premiers un titre pour prix de l'éloignement de l'exercice du pouvoir - en somme de la « monarchisation » de la tête du régime, prélude dans leur esprit à une restauration prochaine.

En effet, mise à part une frange marginale de légitimistes désireux de rétablir, sinon la monarchie absolue de droit divin, au moins la monarchie capétienne où le roi, épaulé de son Conseil et de son Ministère, décide, lointains héritiers des « ultras » de la Restauration et des « plus royalistes que le roi » de la monarchie de Juillet, l'essentiel des monarchistes se sont ralliés à une forme inspirée de la monarchie britannique, où le roi se réduit en fait à la garantie de la cohésion nationale, à l'incarnation de l'état et, éventuellement, à l'arbitre entre les partis. Un roi presque dénué de pouvoir mais qui est la tête de la société, incarne la société. Cette définition correspond presque à celle que les lois de 1875 donnent du président de la République. Encore que, dans les textes, le président dispose de bien des pouvoirs. Y compris celui de ne pas en faire usage, qui sera, entre tous, celui que les présidents successifs utiliseront le plus et avec le moins de parcimonie. La justification de cet état de fait est d'ailleurs la même que celle utilisée par les restaurateurs britanniques de la « Glorieuse Révolution » pour éloigner le roi du pouvoir : il serait abaissant pour l'homme de la Nation de se préoccuper de querelles partisanes ; pire : ce serait dangereux pour la cohésion du pays. Dépouillé de l'onction démocratique qui le plaçait dans les faits au-dessus des autres, doté d'une dignité éminemment supérieure, voici donc que le président se voit attribuer une semblable dignité supérieure par des textes dont les principes l'éloignent du pouvoir en l'élevant.


Les IIIème et IVème Républiques ont ainsi instauré et prorogé cette « monarchisation » de la fonction présidentielle. La Vème République, si elle renoua en apparence avec les principes « romains » de la IIème République, n'en a pas moins conservé cette tradition très monarchisante de la tête de l'état incarnée en un homme éloigné - en apparence - de la basse politique partisane. Cependant, la dignité monarchique, devenue en moins d'un siècle indissociable de la fonction présidentielle, n'a plus été alors considérée comme due mais comme méritée. C'est pour son comportement qui le tient effectivement éloigné, en apparence, de la politique partisane et des combinaisons politiques, qui en fait un citoyen exemplaire et irréprochable, bref, pour sa respectabilité que le président est respecté. Sous la IIème République, le respect était dû à l'homme, élu du peuple. Sous les IIIème et IVème Républiques, le respect était dû à la fonction, incarnation des institutions. C'est désormais à l'homme en accord avec l'esprit des institutions qu'il est dû. La Vème République se rapproche ainsi, par l'étonnante combinaison de l'onction démocratique - le fait - et de textes - les principes - qui placent en apparence le président au-dessus des contingences auxquelles ses concitoyens sont tous soumis, de la conception originelle de la monarchie capétienne, celle qui a valu à Hugues Capet d'être élu roi contre l'héritier carolingien à l'unanimité du collège des Grands : la valeur personnelle du prétendant, qui doit, par ses capacités, sa sagesse et son exemplarité mériter son titre.

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