Ma mélancolie française

Publié le par Brath-z

 

J'ai fini de lire la Mélancolie Française, le dernier livre d'Éric Zemmour, et j'en conseille la lecture à tous. Outre qu'il est bien écrit, dans un style lapidaire sans trop d'effet de manches, il est un bon essai socio-historique et présente une thèse assez innovante et audacieuse. M. Zemmour estime que la France a pour projet millénaire la constitution d'un empire sur le modèle de l'empire romain, et que c'est de cet empire romain, ou plutôt de son souvenir, qu'elle tire ses caractères principaux (volonté d'expansion territoriale, assimilation des populations, exportation de sa culture, etc.). Suivant ce but, la France, nouvelle Rome, se serait libérée des tutelles de l'Église et de l'Empire germanique mais aurait trouvé sur son chemin une nouvelle Carthage, l'Angleterre.

Après avoir esquissé en grandes lignes les divers mouvements du projet impérial français sous les règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, il concentre l'essentiel de sa réflexion sur la période qui suit la chute de la monarchie. Il considère ainsi que l'empire napoléonien fut la dernière réelle expression de la volonté impériale française, et que l'empire colonial fut ensuite choisi plus comme pis aller à la frustration de ne pas pouvoir accomplir son destin que comme réelle entreprise de colonisation. Il établit également une continuité des conflits « durs » ou « mous » qui émaillent les XIXème et XXème siècles, partant des défaites de 1814 et 1815 jusqu'à 1945 et au-delà, une série de défaites qui auraient réduit comme peau de chagrin les moyens que la France pouvait mettre au service de ses ambitions. Ainsi, la France souffrirait de ne pouvoir être un empire, et ses élites toujours prêtes à se chercher un maître étranger n'arrangeraient rien à l'affaire.

 

Comme vous pouvez le constater, il s'agit là d'une thèse assez étonnante qui mêle tout à la fois nostalgie, bonapartisme, romantisme, volonté de puissance et destinée millénaire.

 

Mais elle traduit à mon avis une grande ignorance de la part de M. Zemmour. En effet, le journaliste politique ne consacre qu'une toute petite partie aux « origines de Rome », c'est-à-dire aux temps des antiques Gaules et de la monarchie médiévale. Ce sont pourtant là des éléments qui ont façonné un certain caractère politique français et qu'il ne convient pas de traiter à la légère.

M. Zemmour estime que la conscience qu'aurait la France de devoir être la nouvelle Rome vient de la conquête/création des Gaules par Jules César et de la paix qu'aurait apporté dans cette région la domination romaine. C'est à la fois vrai et faux. Les Gaules n'existaient pas avant leur conquête par les troupes romaines. Des peuples celtes, ibères, germains, sémites (et oui !), etc. peuplaient cette vaste étendue géographique délimitée au nord et à l'ouest par la mer, au sud par les Pyrénées et à l'est par le Rhin et les Alpes. César regroupa cet aréopage de peuples sous le terme de « Gaulois » et en profita pour faire croire à ses concitoyens qu'à l'est du Rhin on ne trouvait que des « Germains » (alors même qu'il y avait des peuples celtes jusqu'en Capadoce !) et au sud des Pyrénées que des « Ibères ». Cette petite entorse à la réalité de la région avait une raison : elle garantissait à César une gloire suprême. En effet, alors qu'il ne s'agissait au fond que de conquêtes territoriales menées « au petit bonheur la chance » selon les circonstances – de vastes conquêtes, il est vrai, qui sont déjà glorieuses –, le grand Jules prétendit avoir soumit un peuple entier à l'imperium de Rome, ce qui faisait rentrer dans le giron romain un ensemble humain cohérent et stable, chose autrement plus avantageuse pour la Ville qu'un regroupement de tribus et clans aux relations ambiguës. Avec la conquête romaine, les guerres entre ces tribus cessèrent. A ce titre en effet Rome apporta la paix dans les Gaules. Mais les soulèvement sporadiques y furent plus fréquents que partout ailleurs dans l'Empire (y compris dans la province d'Asie, pourtant sans cesse menacée par l'ennemi héréditaire Parte et les royaumes alliés-mais-pas-vraiment qui n'hésitaient pas à doubler ou tripler leur étendue en y empiétant dès que Rome avait le dos tourné), les incursions de peuples germains, alémaniques et italiques y furent légion pendant quatre siècles, les troupes romaines y firent plus d'un empereur et on eut même droit pendant plus d'une décennie à un Empire des Gaules qui ne fut abattu par l'Empire de Rome qu'au prix de lourdes pertes des deux côtés et dont la légende fut entretenue en France jusqu'au XIIème siècle, sans même parler des conflits d'intérêts et des rapines incessants entre les Gaules et la province de Bretagne, grenier à blé de l'Empire au même titre que l'Égypte. Bref, dans les faits, l'Empire romain, pour les Gaules, ce fut tout sauf la paix. D'ailleurs, la plupart des conflits internes à l'Empire les eurent pour cadre (au moins pour ceux qui engageaient le destin de la partie occidentale de l'Empire). De plus, M. Zemmour oublie que la France, comme du reste la plupart des règnes européens, y compris ceux d'Italie, s'est en grande partie construite par opposition à la domination romaine, synonyme, pour la plupart des peuples d'Occident et du nord de l'Europe, de l'esclavage.

En fait, ce que ne voit pas M. Zemmour c'est que la France, plus vieille nation d'Europe dont le moment fondateur est le couronnement d'Hugues Capet en 987, s'est toujours définie comme une alternative aux empires, et cela transparaît jusque dans sa légende nationale. J'ai déjà mentionné l'Empire des Gaules qui fut longtemps le symbole de l'indépendance gauloise. Il ne faut pas oublier non plus le mythe des origines troyennes de la France qui survécut jusqu'au dernier tiers du XIXème siècle, moment où on les échangea contre « nos ancêtres les Gaulois » menés par Vercingétorix, le chef rassembleur surgit des Commentaires sur la guerre des Gaules de Jules César, que sa défaite n'empêcha pas de narguer le victorieux général romain en lui jetant avec morgue ses armes aux pieds. Ce mythe persistant des origines troyennes de la France revêt une importance particulière : n'oublions pas que selon la tradition romaine, c'est Énée, citoyen troyen, qui fonda la Ville éternelle. La France des Capétiens revisitait ainsi son histoire pour se poser non pas en nouvelle Rome – on eût alors plutôt avantage à se vanter des origines romaines de la France, bien réelles celles-là – mais en alternative à Rome l'antique, dont la gloire millénaire fait toujours rêver les foules si on en juge par le succès actuel des bandes dessinées consacrées à l'antiquité romaine (d'Alix à Murena). Du temps où ce fut moins l'Empire que la Chrétienté qui représenta l'autorité impériale, la tradition fit de Clovis un roi davidien et de la France une terre bénie de Jésus Christ ressuscité lui-même, qui aurait, selon certaines traditions du sud de la France, passé plusieurs années de sa vie dans la région de Massilia (et n'oublions pas la tradition persistante selon laquelle Marie-Madeleine aurait finit ses jours dans l'hexagone). Ainsi, la France était aussi sacrée que l'Église de Rome, ce qui explique peut-être l'incroyable audace des rois de France, de Philippe Auguste à Louis XIV – sans oublier bien entendu Louis IX (Saint Louis) et Philippe le Bel – vis-à-vis de la papauté et l'indulgence de cette dernière à leur égard, lorsque le moindre écart de conduite valu à Jean Ier d'Angleterre (dit Jean sans Terre) et à Othon III de l'Empire l'excommunication pure et simple.

Ajoutons à cela que M. Zemmour fait de Charlemagne un empereur romain d'Occident. C'est là un grave erreur. Certes le Grand Charles (traduction de « Carolus Magnus », à ne pas confondre avec oncle Charles) fut, comme son père Carloman et son grand-père Pépin le Bref, roi des Francs et patrice des Romains, certes il fut sacré par le pape « sérénissime Auguste, couronné par Dieu au nom de Dieu, roi des Francs et des Lombards », certes il voulut se faire reconnaître à l'égal de l'Empereur d'Orient (d'où la chapelle d'Aix, au style si oriental), mais il régna comme roi franc et mêla tout au long de son règne l'héritage de Clovis et celui de César : il se fit acclamer par le peuple avant que le pape ne le ceigne de la couronne (et non pas du diadème de la royauté hellénistique et romaine) suivant la tradition franque des laudes, arbitra les conflits juridiques (tradition des rois germaniques), fit représenter sa personne par d'autres (chose inconcevable pour un empereur romain) – les fameux mici dominici –, fit mettre par écrit le droit coutumier franc (qui était oral et non écrit comme le droit romain) comme Clovis, associa son fils aîné au pouvoir et procéda au partage de l'Empire entre ses trois fils, dont un seul, Louis le Pieux, lui survécut, ce qui garantit la pérennité de l'Empire pendant une génération avant que le régime de confraternité franc ne s'impose avec les trois fils aînés de Louis le Pieux (le benjamin, né d'une autre mère que Charles le Chauve, Lother et Louis le Germanique, ne fut pas reconnut par eux à la mort de Louis le Pieux). Ce faisant, M. Zemmour ignore totalement l'ambiguïté de l'origine du pouvoir dans le Royaume des Francs puis, plus tard, du Royaume de France, origine à la fois divine (sacre religieux), populaire (laudes) et traditionnelle (onction, comme Clovis... et comme Jésus et David !), là où l'empereur romain était en fait Imperator (chef militaire), Princeps (premier du sénat et, par extension, des citoyens), Augustus (possédant l'auctoritas, une autorité supérieure aux autres hommes), Cæsar (héritier du divin Jules) et Pontifex Maximus (premier du collège des pontifes, qui réglaient la religion romaine puis, après l'édit de Constantin, élisaient le pape), et parfois d'autres distinctions plus exceptionnelles (les magistratures romaines ordinaires et extraordinaires, vainqueur de tel ou tel peuple, père de la patrie, restaurateur de la République, de l'État, de la Paix, de la Concorde, etc.).

Concernant Clovis, il a bien remarqué qu'il était comparé à Constantin le Grand. Il aurait pu ajouter que le récit que nous a donné la tradition de sa conversion au christianisme est pratiquement le même que celui de la conversion du premier* empereur chrétien (qui le fut, chrétien, pendant quelques minutes seulement, puisqu'il fut baptisé sur son lit de mort dans l'espoir d'expier ses nombreux crimes). Comparé à Constantin, fondateur et unificateur de l'Empire chrétien et donc de la Chrétienté véritable, à Jésus l'oint (traduction du grec « chrestos ») et à son ancêtre David, le premier roi hébreu, Clovis est ainsi à la fois un successeur des rois bibliques, un restaurateur de l'Empire et un fondateur de royaume. Il est donc à mon avis hasardeux de n'en faire qu'une simple réminiscence franque de l'Empire romain. Par sa seule figure, Clovis, qui fut fait roi franc par son peuple et ses soldats avant d'être baptisé, a instauré une monarchie dont les pouvoirs sont, comme je l'ai précisé plus haut, issus à la fois de la religion, du peuple et de la tradition. Les monarchies qui suivirent sa dynastie s'inscrivirent dans cette voie, cette triple origine de la légitimité et du pouvoir monarchiques, qui est également à la base du « pacte capétien » de 987, fondateur du Royaume de France (épisode que je tiens pour être la fondation véritable de la Nation française).

 

Passons maintenant à la monarchie capétienne, justement. M. Zemmour à l'air de tenir cet épisode pour assez peu glorieux. Le récit qu'il fait du passage de la monarchie carolingienne à la capétienne donne l'impression de l'usurpation du pouvoir royal par les seigneurs, qui se choisissent un roi faible et sans envergure pour ne pas être dérangés. C'est oublier que Charles le Chauve, fils de Louis le Pieux, roi de Francie Occidentale, avait déjà dû être accepté par les Grands de Neustrie, Bourgogne, Francia et Aquitaine (les quatre grandes principautés territoriales de la Francie Occidentale) en 843, de même que Charles le Gros, fils de Louis le Germanique, ne put reconstituer l'empire de ses grand-père et arrière-grand-père qu'à l'initiative de ces mêmes Grands, pressés par les risques d'invasions à l'est par les Hongrois, au nord par les Normands et au sud par les Maures. C'est oublier aussi que Hugues Capet descendait de Robert le Fort, comte de Paris, dont la lignée avait fourni plusieurs roi des Francs. C'est oublier enfin qu'il y eut deux candidats à la succession de Louis V : Hugues Capet et le duc d'Aquitaine Charles, descendant carolingien. Les Grands du Royaume se réunirent donc non pas pour choisir un roi, mais pour l'élire. Et c'est à cette occasion qu'Aldabéron de Laon fit prévaloir, sur la proximité du sang, les qualités personnelles du roi, ce qui aboutit à l'élection unanime de Hugues Capet.

L'écrivain qualifie ce dernier et ses descendants jusqu'à Philippe II Auguste de « roitelet d'Île-de-France ». C'est là un jugement caractéristique d'un homme de notre temps, qui a apprit dans les livres d'histoire combien grand fut le pouvoir des rois de la période moderne sur l'ensemble de leur royaume. La différence est grande alors entre le règne du roi (l'ensemble du territoire du Royaume) et son domaine. Il eut été impensable que le roi exerce sur les principautés le même pouvoir que sur son domaine. C'est que le pouvoir du roi de France s'apparente à l'auctoritas du pape sur les têtes couronnées de la Chrétienté. La potestas, le pouvoir réel, il ne l'exerce que sur son domaine, sur lequel il est lui-même seigneur. En d'autres termes, le roi a l'autorité sur les gens de son royaume et sur la terre de son domaine, les seigneurs ayant le pouvoir sur leurs terres. Même si son domaine est relativement réduit, il exerce un pouvoir autrement plus important que n'importe lequel des seigneurs. La mise en place de la féodalité renforce ce pouvoir en mettant en place une pyramide sociale au sommet de laquelle trône le roi, pas encore souverain mais déjà plus suzerain. L'auctoritas royale est la base du pouvoir royal, y toucher serait donc dangereux, et c'est la raison pour laquelle les rois, depuis Louis VI, ont cherché non pas à avoir plus de pouvoir sur leur regnum mais à accroître celui qu'ils exercent sur leur domaine, et à accroître leur domaine même. Le but en était moins de faire du roi un monarque absolu que de lui donner les moyens de ses prétentions : être non seulement le roi mais aussi le premier parmi les seigneurs.

M. Zemmour, s'il mentionne l'indépendance conquise par les rois de France vis-à-vis du pape comme de l'empereur, l'analyse comme la volonté manifeste de remplacer et l'un et l'autre. Or cette indépendance fut très tôt conquise. Dès 1203, le pape reconnaît dans la decretale per venerabilem que « le roi de France est empereur en son royaume », c'est-à-dire notamment que le pape ne peut exercer son pouvoir sur un vassal du roi de France sans l'assentiment de ce dernier et que le roi de France n'est soumit au temporel à personne. En 1206 puis 1213, l'empereur est forcé de reconnaître pleine et entière souveraineté au roi de France : désormais, plus jamais un empereur ne se mêlera d'affaires intérieures au royaume de France. L'inverse n'est pas vrai. A la fin du règne de Philippe II, le Royaume de France est la terre la plus peuplée et la plus riche, et la première puissance économique et militaire, tandis que le roi de France est le seigneur le plus puissant d'Europe, dont le domaine est l'un des plus étendu qui soit. Philippe Auguste, qui se paye le rare luxe d'entretenir une armée permanente dans les Flandres et en Bretagne, eut pu annexer sans difficulté aucune à son royaume la Rhénanie voire la Bavière, Louis IX eut pu prendre possession de l'Empire tout entier (à la fin des années 1260, il n'y avait pas d'empereur, deux seigneurs haïs du pape se disputaient le titre de roi des Romains, le pape était un ancien conseiller du roi de France auquel il devait en grande partie son élection et la plupart des seigneurs et roitelets du nord de l'Empire étaient favorables à l'entreprise) mais préféra se poser en modèle de chrétienté et ne pas intervenir, etc. Les occasions de constituer un empire français ne manquèrent pas avant ou après la guerre de cent ans, mais jamais les rois ni leurs conseillers n'envisagèrent pareille entreprise. C'est qu'à mon humble avis la France ne cherche pas tant à fonder un empire qu'à simplement se poser au premier rang des peuples et à n'exercer de domination que culturelle et intellectuelle.

Enfin, M. Zemmour, s'il mentionne l'alliance objective existante entre le roi et les bourgs, villes franches et communes, oublie l'existence, dans ces structures politiques rurales et urbaines indépendantes de tout seigneur, d'une tradition démocratique ancienne qui s'exprimera jusqu'en 1795, date à laquelle les conventionnels thermidoriens interdirent les délibérations publiques. Il oublie ce faisant le lien existant entre le peuple et le roi de France, le premier étant l'une des origines du pouvoir du second, lequel doit œuvrer pour le bien public (cela s'écrit bien res publica). Ainsi, plus que l'abolition de l'édit de Nantes, c'est la mise en place de l'absolutisme théocratique qui est la trahison de l'esprit français par Louis XIV. Des trois origines du pouvoir royal – Dieu, le peuple, la tradition –, le roi soleil décide de s'en remettre à la seule origine divine. L'« exception française » que constituait un pouvoir royal issu notamment du peuple (théoriquement, le roi pouvait être destitué par le peuple s'il ne respectait pas le pacte, et pendant la guerre de cent ans Charles le Mauvais fut empêché par ce même peuple de prendre le trône de Jean II le Bon capturé par les Anglais) disparaissait. Ce n'était pas encore l'alignement sur la ligne européenne, puisqu'il s'agissait d'une innovation, mais cela le devint lorsque Louis XIV s'entoura d'une cour au sein de laquelle il délégua nombre de pouvoirs. Par un biais inattendu – et terriblement efficace, au point que le modèle fut exporté en Espagne, en Prusse et brièvement en Angleterre – la monarchie française, fondée sur une assise populaire et ecclésiastique, avec un conseil du roi constitué aux trois quarts de bourgeois et de membres de la petite noblesse, devint une monarchie européenne comme les autres, fondée sur une haute classe seigneuriale. Cette trahison fondamentale de l'esprit français est à mon sens l'une des (nombreuses) clés d'explication de la Révolution française, qui ne prétendit jamais à autre chose qu'au rétablissement de la res publica, c'est-à-dire du gouvernement pour le bien public, cette même res publica qui était au centre du pacte capétien. La Révolution française est ainsi une véritable restauration des principes du gouvernement français. Cependant Dieu disparut du triptyque de la légitimité du pouvoir. J'ai tendance à considérer que cette disparition est liée à la conjonction du regain d'indépendance vis-à-vis de la papauté de l'Église gallicane à partir de 1730, de la déchristianisation croissante de la population et du fait que l'absolutisme se fonda entièrement sur l'origine divine du pouvoir, laquelle, par réaction à l'absolutisme, fut dès lors évacuée sciemment (comme en témoigne l'étrange épisode du culte de l'Être Suprême instauré par certains montagnards de la Convention de 1793). C'est à mon avis pendant l'épisode 1790-1795 que s'exprima pour la dernière fois la voie française. Refondant la République sur la base de la souveraineté populaire (lire Juan de Mariana, malheureusement jamais traduit en français), de la séparation des pouvoirs exécutif et législatif (lire les textes des Niveleurs de la première révolution anglaise, Locke, Mably et, dans une moindre mesure, Rousseau), de la garantie des droits naturels et civils des citoyens (lire Locke, Mably et Condillac), de la responsabilité des mandatés devant les mandants (lire Mably et Thomas Paine) et de la liberté des peuples (lire Mably, Kant et l'abbé Grégoire) autour du triptyque « liberté égalité fraternité », les révolutionnaires français, spécialement les montagnards, fondèrent un pouvoir à nouveau résolument populiste qui se voulait exemplaire pour toute l'humanité, ce qui me semble correspondre tout à fait aux aspirations de la France.

 

On peut y voir un impérialisme. Il est en tout cas indéniable qu'une part d'impérialisme s'attache à cette conception française, ne serait-ce que parce que ces aspirations nécessitent de voir s'unir les peuples de sensibilité française. Mais il me semble, à moi, que la voie française correspond moins à un désir d'incarner un nouvel empire romain qu'à être la première des Nations du monde, grande sœur exemplaire, austère et admirable de l'humanité toute entière comme elle fut celle de la Chrétienté en tant que « fille aînée de l'Église ». Il n'y a donc pas dans la voie française cette caractéristique par excellence de l'impérialisme : la vocation à l'hégémonie. Dans cette perspective, l'aventure napoléonienne serait plutôt la trahison d'un espoir, celui que la France allait accomplir son destin après la trahison (une de plus !) des thermidoriens plus intéressés à protéger les intérêts d'une classe montante et à éliminer les derniers lambeaux de leurs adversaires montagnards qu'à mener le destin historique de la Nation. Napoléon eut pu être Empereur des Français s'il avait accompli ce destin tant attendu et n'avait cherché hors de France sa légitimité. Le second Empire des Français fut plus conforme à la voie française en ce qu'il se fonda sur la légitimité populaire – les Anglais n'osèrent s'attaquer de front à Napoléon III car, disaient-ils, leurs citoyens avaient en permanence les yeux braqués vers la France, seule terre sur laquelle régnait un souverain que s'était choisi le peuple – mais s'en éloigna en refusant la grandeur et en s'alignant plus encore que son oncle sur la conformité européenne.

 

Alors quid de cette vision que nous donne M. Zemmour de la France ? A quoi est-elle due ? A mon avis, au fait qu'Éric Zemmour est à la fois trop et trop peu français. Il l'est trop peu en ce qu'il ne sent pas l'aspiration profonde de la France à être un modèle universel plus qu'un empire, à être une influence plus qu'un conquérant. Il l'est trop en ce qu'il a le désir profond de voir la France grandie et magnifiée par une épopée digne de légende. Et, en cela, il est très français. Il correspond parfaitement à cette arrogance française que le monde entier nous jalouse. Il fait partie intégrante du peuple de France, ce peuple qui est, plus qu'aucun autre, « sûr de lui et dominateur ».

 

 

*S'il faut en croire certains historiens, Constantin le Grand serait en fait le deuxième empereur chrétien : Philippe l'Arabe aurait lui-même été chrétien. Mais bon, c'est Constantin qui fit adopter le christianisme dans tout l'Empire.

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