Le Freud politique : quel gâchis !

Publié le par Brath-z

Je n'ai pas encore lu le dernier livre de Michel Onfray, mais j'ai vu quelques-unes de ses interventions dans les médias. D'où je pense pouvoir affirmer haut et fort qu'avec cette vieille baderne blanchie sous le harnais de Freud, il est encore trop bon !

Quelle est l'attaque principale de Onfray contre Freud ? Elle concerne deux aspects du freudisme et de Freud : le psychologue autrichien aurait appliqué à loisir la maxime « faites ce que je dis pas ce que je fais » en ne se soumettant pas lui-même aux impératifs de sa méthode intellectuelle, et il aurait pratiqué jusqu'à l'abus la généralisation du cas particulier. Deux exemples parmi d'autres (peut-être mentionnés par Onfray) : pour inventer la théorie de l'œdipe, M. Freud s'est uniquement basé sur son expérience personnelle, lorsqu'enfant il éprouva un vif émoi devant sa mère nue ; pour forger sa théorie sur la petite enfance, le même Freud a opéré un clinique et rigoureux travail d'observation... de trente jours sur deux enfants, un garçon et une fille, enfants d'une de ses riches clientes de la bourgeoisie, et il a forgé de ses observations un modèle de développement qu'il a transposé tel quel sur l'humanité toute entière. J'ajouterais cette critique évidente du freudisme : Freud a posé que ce qui existait à son époque et dans son milieu était, de toute éternité, la seule structure viable. Il a, pour ainsi dire, fait de la société bourgeoise de la fin du XIXème siècle l'horizon indépassable de la structure familiale. C'est très présomptueux, et l'histoire lui a donné sur ce plan entièrement tort.

Ces critiques sont parfaitement vraies et justifiées. Le freudisme n'est pas une science, encore moins une clinique. Plus qu'une affabulation, c'est à mon avis une arnaque, étant donné que toute la théorie repose sur le payement du malade.

 

Cependant, tout n'est pas à jeter chez ce vieil obsédé autrichien. Je m'intéresserais dans cette note à un seul aspect de Freud, le plus « politique » de sa pensée.

Il y a trois Freud en politique : le Freud du « ça », celui du « moi » et celui du « surmoi ». C'est volontairement que j'emploie ce vocabulaire freudien, mais il ne qualifie dans cette note que de simples catégories personnelles qui ne sont pas en lien direct avec le « ça », le « moi » et le « surmoi » de la théorie freudienne.

 

Le Freud du « ça », c'est celui de la psychanalyse, c'est-à-dire celui de la construction de l'être humain observé sous le seul angle de l'individuel. Outre les critiques mentionnées plus haut, l'ensemble de cette théorie est soumise à caution (mais pas entièrement à jeter, tout de même) car elle passe par pertes et profit tout l'aspect social entourant l'individu, réduisant les malheurs des individus à des affaires de cul entre papa et maman, pour l'exprimer crument. Cette lacune fondamentale est en partie comblée par le Freud du « moi », celui de la structure psychique individuelle.

C'est dans cette structure psychique qu'il forge les conceptions du « ça », du « moi » et du « surmoi ». Jetons un regard dégoûté sur le « ça », ramassis ésotérique de « refoulé » et autres « gestes manqués » et intéressons-nous au seul aspect intéressant du Freud politique (je vend la mèche : le troisième Freud, que j'appelle Freud du « surmoi », est à jeter, plus encore que celui du « ça », comme vous le verrez un peu plus loin), le « moi » et le « surmoi ». En inventant le « surmoi », Freud a théorisé l'échelle supérieure à l'individu, ce que l'on appelle la société, et l'influence qu'exerce cette société sur l'individu. Certes, aujourd'hui, les freudiens nous expliquent doctement que le « surmoi » n'est jamais que coercition et asservissement du « moi », ou au moins sa limitation. Freud était, tout de même, plus subtil. Si l'aspect de l'influence directe des êtres extérieurs sur la construction sociale de l'individu lui est passé largement au-dessus de la tête (chez lui, le père se limite à une figure de limitateur de la liberté de l'enfant, quand il est plus surement un instructeur de la vie... « père » au sens abstrait du terme, d'ailleurs, qui désigne celui des parents – traditionnellement l'homme il est vrai, mais ce n'est pas une règle – qui introduit le monde extérieur dans le champ de conscience de l'enfant, individu en construction), il a su voir que le « surmoi » est essentiel au « moi », car il pose le cadre dans lequel ce dernier se développe. Mais Freud a commis dans sa théorie une erreur à mon avis majeure : il a omit l'interdépendance du « moi » et du « surmoi ». Le « surmoi » que l'on peut appeler « esprit de la société » instaure (et non impose) en effet un cadre social auquel le moi se conforme pour se construire (suivant le principe, essentiel à toute société, du « consentement à l'autorité »). Mais le « surmoi » est également construit par le moi, sans que l'échelle soit la même. C'est qu'une fois encore, l'ambivalence des sociétés humaines joue à plein : tout comme la lumière est à la fois corpusculaire et ondulatoire, la société est à la fois individuelle et collective. Les individus vivent au rythme du jour, qui est leur unité temporelle de référence dans le cadre de laquelle ils se construisent. L'unité de base de la communauté humaine est le siècle. Rien de comparable, donc. Aussi – sauf cas exceptionnel1 – l'individu n'a-t-il au fond que peu de « prise sur le réel », c'est-à-dire d'influence sur les structures sociales. Ce manque de « prise sur le réel des individus » contraint ainsi les « hommes de pouvoir » qui conduisent aux destinés des nations à adopter les voies « naturelles » de ces nations, avec une marge de manœuvre très réduite. On l'observe encore avec M. Sarkozy « l'américain » qui peu à peu devient malgré lui, de manière lente mais irrésistible, président de la République française. C'est ce que je veux dire en estimant qu'« on ne peut pas aller à contre-sens de l'histoire ». Mais puisqu'il y a « sens », c'est que ce cadre, ce « surmoi », n'est pas fixé à tout jamais. Le peu de « prise sur le réel » des individus, compris comme un mouvement, permet de faire bouger les choses. Pour exprimer parfaitement cette idée, je n'ai guère trouvé que la célèbre phrase de Hegel : « les hommes font l'histoire, mais ils ne savent pas l'histoire qu'ils font ». La différence entre les échelles des individu et de la communauté empêche les premiers d'avoir conscience des mouvements que leur masse imprime sur la seconde, quand au contraire l'influence de la seconde sur les premiers apparaît évidente, et même insupportable à certains (des libertaires qui n'ont rien compris à l'anarchisme aux libertariens hédonistes en passant par tous les contempteurs de la spontanéité des individus). Cet aspect plus immédiatement perceptible a été, lui, parfaitement compris de Freud, et beaucoup moins de ses suiveurs (de Lacan aux psychanalystes de cabinet, au fond moins proche du freudisme que les psychanalystes de comptoir). Ainsi le lien particulier de construction de l'individu par la société est l'aspect le plus novateur et intelligent de la pensée du Freud politique.

Il n'en est pas de même du Freud du surmoi, celui du totémisme. Ayant échappé au libertarisme imbécile et à l'antienne du « collectif oppresseur » dans sa théorisation du lien entre individu et société, voilà que le vieux psychologue y tombe à vitesse V2, dans un joyeux dérapage conceptuel hors de tout contrôle qui lui fait transposer sans aucune réflexion sa théorie psychanalytique individuelle au comportement des peuples. Et que de vanter l'émancipation des individus de l'ordre ambiant par la destruction des idoles et des tabous. Et que de se féliciter de la chute des normes sociales, ces « totems », par l'individualisme libéral et l'hédonisme jouisseur et tyrannique. Probable qu'à ce stade de sa vie, le vieux monsieur frustré par une vie insipide, bloqué par ses propres scrupules à imposer ses quatre volontés à ses cohortes de recrues (souvent des femmes, fort avenantes au demeurant), jaloux du succès et de l'estime publique dont jouissent certains de ses suiveurs (y compris son neveu new-yorkais Edward Bernays), décida d'enfin lever la bribe à sa libido (bribe légère, il est vrai) en théorisant la déresponsabilisation des individus et la nécessité pour eux de concentrer toute leur attention à se libérer de toutes les tutelles collectives, miroirs du « père » oppresseur et empêcheur de jouir en rond de sa théorie psychanalytique.

 

Et dire que c'est au nom de cette dernière théorie du totémisme que les freudiens détruisent consciencieusement la seule pensée politique de Freud qui vaut quelque chose.

Quel gâchis !

 

 

1D'ailleurs, dans les « cas exceptionnels » mentionnés plus haut, seule une action concertée et planifiée sur une période du même ordre de grandeur – ou de l'ordre de grandeur directement inférieur – que l'unité de base de la communauté permet d'avoir prise sur le réel, c'est-à-dire d'orienter les structures. Et il faut pour cela encore avoir de nombreux « appendices » individuels qui transmettent dans tous les recoins de la société l'action de l'individu « exceptionnel ». Auguste mit une cinquantaine d'années à faire de la République romaine déliquescente l'Empire qu'ont retenus les livres d'histoire, et encore n'eut-il pu rien faire sans l'action précédente de Sylla, Pompée et César. Staline œuvra de même pendant un demi-siècle pour faire de la Russie sainte l'URSS soviétique, et encore son œuvre, précédée des œuvres de Lénine et poursuivie par Khrouktchev et le court Andropov, ses successeurs les plus brillants, s'écroula-t-elle en une décennie avant de s'en retourner, après une autre décennie, vers les structures qui y avaient préexisté.

2J'en ai assez de voir écrit « à vitesse grand v »... On dit « à vitesse grand vé » parce qu'on écrit « à vitesse V ». Oui, ça semble évident, mais V, c'est un grand v.

 

 

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