Langues inventées

Publié le par Brath-z

Certains d'entre vous ont entendu parler du quenya, l'une des langues inventées par le philologue et écrivain John Ronald Reuel Tolkien et qu'il a mise en scène notamment dans ses Contes et légendes inachevées. D'autres connaissent peut-être le Klingon, forgé par une tripotée de fans de Star Trek à partir des quelques phrases d'idiomes (réellement écrites sur les scripts des épisodes !) présentes dans la série. Peut-être même faites-vous partie des quelques pratiquants de ce langage imaginaire particulièrement compliqué, paraît-il. Ces deux langues sont des exemples de "culture imaginaire" développé autour d'un univers de fiction. Il y a eu d'autres. Elles n'ont d'autre objet que d'accompagner le sujet initial, le compléter, en quelque sorte. On peut dire sans risquer l'offense qu'elles ont avant tout une visée de distraction.

 

Il en est d'autres qui, au contraire, résultent de projets linguistiques tout à fait sérieux. Mentionnons rapidement le latino sine flexione, créé en 1903 et basé sur le latin, l'interlingua issu d'un projet de l'International Auxiliary Language Association (ALIA), l'occidental ou interlingue, née un peu après l'espéranto, et la lingua sistemfrater, revendiquée "langue la plus simple du monde" et l'une des seules langues "auxiliaires" (à vocation utilitariste) qui soit d'origine asiatique. J'aimerai vous parler de trois de ces langues plus "sérieuses". L'une des plus anciennes - si ce n'est la plus ancienne - d'abord : le volapük, l'une des plus connues - si ce n'est la plus connue - ensuite : l'espéranto (et son frère ennemi, l'ido), et enfin le loglan et son application réelle, le lojban.

 

Le volapük, le premier succès

 

Cette étrange langage a été inventé en 1879 par un prêtre catholique allemand du nom de Johann Martin Schleyer. A l'époque en Europe, on se remettait doucement des guerres provoquées par la politique des nations (laquelle politique consistait à rassembler dans un seul état des personnes appartenant à la même "nation", concept variant énormément d'un pays à l'autre, et qui eu pour conséquence la formation de frontières nettes, précises et durables entre les états), avec laquelle on voulait rompre. La carte de la domination européenne avait pas mal changé depuis le milieu du siècle. La faute à l'unification de l'Italie, à l'hégémonie de la Prusse sur le nord de la "nation" allemande (puis à la proclamation de l'empire d'Allemagne, qui réunissait la Prusse, ses territoires vassaux et ses alliés allemands qui avaient participé à la victoire contre l'empire français) et à la perte d'influence de l'empire ottoman en Europe centrale et aux frontières de la Russie. L'Allemagne était devenue un état prépondérant dans les relations en Europe, c'est-à-dire dans le monde.

Aussi une langue à vocation internationale créée pour faciliter les échanges sortie tout droit d'Allemagne rencontra un vif succès. Le volapük engendra un espoir formidable, ce qui n'était guère sa vocation première. Convaincus que la multiplication des échanges qui seraient permis par l'adoption de cette langue en tant qu'auxiliaire des langues nationales empêcherait une nouvelle guerre de se produire (ce qui est assez naïf) et en tous cas permettrait de concourir plus surement à l'industrialisation de l'Europe (je pense notamment au financement du chemin de fer), ce projet de langue internationale reçu un très bon accueil et fut même soutenu financièrement par de grands industriels. On créa des sociétés visant à sa propagation en Autriche (germanophone), en Belgique et aux Pays-Bas (néerlandophones). A ce moment-là advint un écueil que le volapük ne put franchir durablement ni sans dommages : le contact avec des langues non germaniques.

 

En France, à part quelques clubs d'universitaires un peu curieux, il n'y eu guère d'engouement pour la langue. Le résultat fut tout aussi mitigé en Espagne et au Royaume-Uni. En Russie, diverses associations réussirent à organiser des cours rassemblant quelques centaines de personnes à Saint Petersbourg et dans quelques autres grandes villes, mais on était loin des 2500 élèves du cours de Volapük de Viennes. Cela n'empêcha pas divers congrès d'avoir lieu. Les congrès de 1884, 1887 et 1888 permirent la création de diverses organes internationaux (dont une université), ainsi que la publication de méthodes de volapük en 25 langues, mais lorsqu'il fut décidé que la langue adoptée au congrès serait le volapük, on atteint le second grave problème structurel de cette langue : sa difficulté.

Pourtant d'une régularité exemplaire et ne présentant pas la moindre exception, la langue posait problème à cause de son vocabulaire, issu de mots - souvent de racines germanique ou latine - modifiés aléatoirement. La légende veut que son créateur lui-même devait recourir bien souvent à son dictionnaire au cours d'une conversation dans cet idiome. Bref, le volapük n'était pas maîtrisable, à peine prononçable pour les gens parlant une langue non germanique. Un vrai désastre.

 

Pourtant, à son apogée, près de 200 000 personnes dans le monde pratiquait cette langue, sans qu'aucun puisse vraiment la comprendre. Plus qu'un effet de mode ou de curiosité, cet engouement pour un objet manifestement inadapté révélait un profond désir de voir une langue auxiliaire, destinée aux relations internationales, émerger. C'est pourquoi à partir des années 1890 la plupart des utilisateurs du volapük se tournèrent vers le nouveau venu de 1887, l'espéranto du professeur Zamenhof.

 

L'espéranto, la langue de la paix

 

Initialement dénommée Lingva Internacia ("langue internationale"), l'espéranto fut créé par le professeur Ludwik Lejzer Zamenhof, un ophtalmologue d'un quartier particulièrement international de la ville (alors russe) de Bialystok partagé entre Russes, Biélorusses, Polonais et Juifs. Zamenhof était probablement un candide autant qu'un grand naïf, en tous cas il n'entendait rien, c'est certain, à la géopolitique ni à la sociologie. Il était convaincu que l'adoption d'une unique langue internationale permettrait de mettre fin aux conflits qui avaient déchiré (et qui allaient à nouveau déchirer) le monde. Contrairement au Volapük, l'espéranto était facilement assimilable par la plupart des européens. Il se répandit même jusqu'en extrême-orient. Le vide laissé par l'échec du volapük que ses divers dérivés - tels l'idiom neutral - n'avaient pu remplacer tout à fait contribua à son retentissant succès.

En deux décennies à peine, il s'était suffisamment répandu pour compter plus d'un million d'utilisateurs confirmés à travers le monde. De nombreuses revues furent publiés en espéranto, tandis que d'autres en faisaient la promotion. En 1905, il fut décidé d'un congrès à Boulogne-sur-Mer, en France. Le congrès rassembla 688 personnes mais souleva des problèmes de fond assez gênants pour le mouvement : des représentants de nombreux pays assuraient que certaines règles grammaticales étaient inutiles. Zamenhof était, semble-t-il, favorable à une évolution de sa langue, mais la plupart des utilisateurs présents décidèrent de ne pas la modifier. Peu après, en 1907, un ancien promoteur de l'espéranto en France, Louis de Beaufront, présenta à un comité issu de la Délégation pour l'Adoption d'une Langue Auxiliaire Internationale une version remaniée de l'espéranto, l'ido. Immédiatement, de nombreuses voix s'élevèrent du côté de l'espéranto comme de celui de l'ido, le plus souvent pour stigmatiser les partisans du camp d'en face. Le choix du comité provoqua une véritable rupture qui fut, à mon sens, le début de la fin de l'espéranto.

 

Les espérantistes - partisans et promoteurs de l'espéranto, à distinguer des simples espérantophones, bien que beaucoup d'espérantophones soient également espérantistes aujourd'hui - accusaient l'ido d'être orienté uniquement vers les peuples européens - ce qui, semble-t-il, est vrai - et de Beaufront d'être un "traître" qui avait tenté d'arnaquer Zamenhof. Comme souvent dans ce genre de cas, la bataille de clocher exaspéra un public pourtant acquis à l'idée d'une langue internationale. Les deux camps devinrent inconciliables. Ce fut là la première grosse pierre sur ce qui est devenu pour l'espéranto un véritable chemin de croix.

 

La deuxième était intrinsèquement liée à l'espéranto lui-même. En effet, cette langue était censée être plus qu'une simple langue internationale : elle devait apporter la paix dans le monde. Elle était donc orientée idéologiquement. En ces temps où le nationalisme avait prit une posture agressive un peu partout en Europe, l'idée ne séduisait pas forcément. Elle séduisait d'autant moins que ses adeptes adoptaient sur certains sujets des positions qu'on qualifierait aujourd'hui de sectaires. Dans certains pays, on estimait même qu'elle n'était rien d'autre qu'un vecteur supplémentaire de domination occidentale. Bref, le fait qu'elle était le résultat d'une idée utopique a contribué à la disqualifier de manière durable.

 

La dernière grosse pierre toucha aussi bien l'espéranto que l'ido. Elle toucha d'ailleurs un nombre bien plus important de personnes. C'était la première guerre mondiale. Les congrès n'eurent pas lieu pendant la durée de la guerre, les publications furent soumises à une censure exacerbée (à l'heure où il fallait exalter les valeurs patriotiques, des revues publiées dans une hypothétique "langue internationale" étaient mal vues) et nombre de pratiquants se trouvaient sous les drapeaux. La langue connu un regain d'intérêt durant l'entre-deux guerres, très probablement par réaction envers l'immense boucherie qui avait précédé, mais la mise en place d'institutions internationales (la Société Des Nations, notamment) sans adoption de langue internationale ralentit paradoxalement sa diffusion. Ajoutons à cela que certains régimes interdisait la pratique de l'espéranto (les régimes national-fasciste italien et national-socialiste allemand, notamment). La seconde guerre mondiale eu le même effet sur l'espéranto, à savoir un bref regain d'intérêt une ou deux décennies après son achèvement, guère suivi de diffusion massive ni de soutien populaire. D'autant plus que l'image des espérantophones était devenu dans l'intervalle celle de doux rêveurs inconscients, voire de petits bourgeois qui comblaient leur temps libre avec un passe-temps sans grand intérêt. Dans l'ambiance de guerre froide, prôner une langue unique, même destinée aux simples échanges internationaux, sonnait comme la promotion de collaboration avec le camp d'en face. Petit à petit, bien que largement supérieur en nombre de pratiquants aux autres langues inventées, l'espéranto disparut du paysage. En France, une petite partie de la population a pu à nouveau en entendre parler à l'occasion de la réédition du Dictionnaire superflu à l'usage de l'élite et des biens nantis, où Pierre Desproges avait écrit en 1985 à l'entrée Zamenhof :

 

Zamenhof (Lejzer Ludwik), médecin et linguiste polonais, né à Bialystok (1859-1917). On lui doit l'invention de l'espéranto.
Tout le monde s'en fout et c'est dommage. Quand on sait qu'à la base de tous les conflits, de toutes les haines, de toutes les guerres, de tous les racismes, il y a la peur de l'Autre, c'est-à-dire de celui qui ne s'habille pas comme moi, qui ne chante pas comme moi, qui ne danse pas comme moi, qui ne prie pas comme moi, qui ne parle pas comme moi ; quand on sait ces choses, dis-je, on est en droit de se demander si, par dessus les têtes couronnées des potentats abscons qui nous poussent au massacre tous les quatre printemps, l'usage d'une langue universelle ne saurait pas nous aider à résoudre nos litiges et à tolérer nos différences avant l'heure imbécile du fusil qu'on décroche et du clairon qui pouète. Enfin. Bon. Utopie.

Lejzer Ludwik Zamenhof est mort à Varsovie le 5 septembre 1917, dans des circonstances dramatiques. Il n'est pas trop fort de dire qu'il est mort pour l'espéranto. Ce jour-là, il descendait la Vistule. Un alligator, d'autant plus désagréable qu'il s'emmerdait tout seul (la proportion d'alligators par habitant en Pologne n'atteint pas zéro pour mille), fit volontairement chavirer son frêle esquif dans les eaux troubles et glauques. L'Alligator, qui ne savait pas nager, coula à pic. Quant à Zamenhof, c'est en vain qu'il appela à l'aide les nombreux pêcheurs à la ligne témoins du drame. Aucun de ces braves hommes ne parlait l'espéranto. Aucun ne comprit que le vibrant "Au secouro !" poussé par Zamenhof signifiait "Au secours!". Ainsi, alors que d'autres, comme la marquise de Pompadour, réussissent une carrière grâce au maniement d'une langue, Lejzer Ludwik Zamenhof mourut d'avoir voulu montrer la sienne à tous les passants.

Aujourd'hui, Zamenhof repose à l'ombre d'un grand cyprès dans le cimetière juif de Varsovie. Pourquoi au cimetière juif, alors que, de notoriété publique, il était plus catholique qu'un essaim d'intégristes? Parce que Zamenhof, jusqu'au bout fidèle à son idéal, avait exigé que l'adresse de sa dernière demeure figurât en espéranto sur le couvercle de son cercueil. Pour un croque-mort polonais, hélas, l'espéranto, c'est de l'hébreu.


Cette croustillante anecdote de celui que je tiens pour le meilleur des humoristes français des siècles (le XXème et le XXIème, enfin pour le moment) est évidemment fausse : c'est un crocodile d'Afrique échappé du zoo de Brudenfarzudensteinbrzlik-en-Brisbrat qui a percuté l'embarcation du docteur.

 

Le lojban, la langue utile

 

A partir de 1955, dans le cadre d'un projet visant à illustrer l'hypothèse Sapir-Whorf, qui n'est pas vraiment une hypothèse et qui stipule que le langage et son usage aident à la structuration, la représentation et à l'appréhension du monde et des conceptualisations, James Cook Brown a mit au point une langue nommée LogLan (acronyme de Logical Language, langue logique en bon français) destinée à être extrêmement simple et logique. Dans le cadre de son travail, il a écrit nombre de rapports et a même fondé une institut du loglan destinée à développer et optimiser sa langue, mais il n'a jamais voulu que soit rendus publiques ses travaux.

C'est pourquoi une poignée de ses disciples créèrent le Groupe de Langue Logique et créèrent une langue dérivée, le lojban (ce qui signifie "langue logique" en... lojban !) en 1987. Après presque une décennie de travaux, la langue fut rendue publique. Elle a jusqu'à présent surtout séduit des milieux scientifiques attirés par l'aspect "purement logique" de la langue, qui a été quelques fois adoptée comme langue de travail pour quelques travaux ponctuels à la NASA, mais son nombre très restreint de pratiquants (à peu près une centaine aux USA, à peu près autant en Chine et en Europe) la laisse pour le moment au stade d'embryon. Cependant, cette langue a ceci de particulier par rapport aux autres "langues universelles" qu'elle a avant tout une vocation utilitariste.

 

En effet, l'objectif principal à moyen terme de l'équipe qui met au point et améliore le lojban est d'en faire un langage de programmation informatique, ce que son extrême souplesse et sa logique sans ambiguïté lui permettrait éventuellement d'être. Cependant, la langue n'est pas destinée qu'à l'informatique ou au langage machine : certains de ses créateurs ont pour ambition d'en faire une langue de la vie de tous les jours. En effet, à la grande surprise de beaucoup de ses pratiquants, le lojban s'est avéré très pratique pour s'exprimer dans la vie quotidienne, y compris pour faire de la poésie, de l'humour ou des sous-entendus. Sa très grande flexibilité (qu'on ne rencontre dans aucune langue "historique" et que dans quelques langues "construites") lui permettrait éventuellement d'accéder au statut de langue internationale, pour peu qu'elle ai fait ses preuves dans l'informatique.

 

 

 

Voila, c'était la petite histoire de trois petites langues, dont deux ont eu déjà l'occasion de rencontrer un certain succès et sont relativement connues.

Mais alors pourquoi vous parler du lojban, absolument inconnu sauf des lecteurs de xkcd et de quelques scientifiques loufdingues qui se retrouvent sur un canal IRC pour échanger des blagues à base d'homéomorphisme de matrices ? Tout simplement parce qu'avant d'en apprendre l'existence (par l'intermédiaire de xkcd), j'avais moi-même émit l'idée - et commencé à mettre au point malgré mes lacunes évidentes en philologie - d'un langage logique destiné à l'informatique, un langage autrement plus utile aujourd'hui que l'espéranto ou le volapük, et donc ayant une chance bien plus importante d'être adoptée par une part croissante du monde. Si un jour ce projet aboutit, les avantages de l'utilisation du lojban à celles de l'anglais, du russe ou du japonais (les trois langues les plus répandues dans les langages de programmation) seront indéniables (certains parlent d'une économie de temps de 20% et d'une simplification des opérations phénoménales, de l'ordre de 50% par rapport à l'anglais, mais je pense qu'ils présument un peu des avantages du lojban). S'il est vrai que le lojban permet en plus d'exprimer la plupart des nuances que l'on retrouve dans les autres langues, cela pourrait en faire une excellente langue diplomatique, mais rien que son utilité comme langue technique serait appréciable. Mais ceci n'est que mon opinion.

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