La société du spectacle

Publié le par Brath-z

Comme tout le monde, j'ai lu La Société du Spectacle, de Guy Debord, durant ma prime adolescence, à une époque où les circonvolutions du phrasé du poète et l'opinion que je m'en était fait par le témoignage de mes parents et autres soixanthuitards avait fait de cet ouvrage un summum de la fulgurance intellectuelle, avec des implications telles que du haut de mes quinze ans, je ne pouvais prétendre en saisir les nuances et les thèmes qu'avec une prudente réserve.
Puis j'ai grandi. J'ai lu abondamment, j'ai réfléchi, j'ai discuté, j'ai suivi des cours, bref, je me suis développé intellectuellement. Et puis la semaine dernière, j'ai ressorti La Société du Spectacle des placards et je me suis dit qu'il était peut-être temps de le relire.

Consternation.

En dehors d'un phrasé amphigourique et des délires verbaux imbitables, il n'y a pas grand chose à en retenir, à part l'actualisation de la dualité spectacle/artefact pondue par Marx et (surtout) Hengels à partir des années 1850. On peut y ajouter une vision semi-structurelle (et qui oublie le conjoncturel) inspirée directement de François Furet (la vacuité faite historien), mais rien d'autre.

Alors pourquoi ce succès ? Pourquoi cette image d'un essai révolutionnaire de la pensée contemporaine ? Réponse : le style. Debord, c'était un poète, et il manie bien les mots. Sauf qu'il a la manie de la culture du mot non pour trouver le mot juste, mais pour que ça sonne bien. Et l'expérience aidant, ainsi qu'une probable sensibilité poétique font que ça sonne très bien. Tellement bien que ça en paraît lisse, limite fade, en tous cas inaccessible. Ce qui, pour un essai politique, tombe plutôt mal, vous en conviendrez.

 

Sans compter qu'en plus, c'est rempli de sophismes, ça se répète tout le temps et ça consiste en des sauts conceptuels parfois très maladroit, comme si le lien permettant de passer d'une thèse à l'autre (221 thèses en 9 chapitres) n'était pas mentionné faute d'identification.

La forme perfectionnée occulte le fond grossier.

 

Ça m'a paru flagrant à partir de la thèse numéro 20. Jugez :


« La philosophie, en tant que pouvoir de la pensée séparée, et pensée du pouvoir séparé, n'a jamais pu par elle-même dépasser la théologie. Le spectacle est la reconstruction matérielle de l'illusion religieuse. La technique spectaculaire n'a pas dissipé les nuages religieux où les hommes avaient placé leurs propres pouvoirs détachés d'eux : elle les a seulement reliés à une base terrestre. Ainsi c'est la vie la plus terrestre qui devient opaque et irrespirable. Elle ne rejette plus dans le ciel, mais elle héberge chez elle sa récusation absolue, son fallacieux paradis. Le spectacle est la réalisation technique de l'exil des pouvoirs humains dans un au-delà ; la scission achevée à l'intérieur de l'homme. »

 

En langage intelligible, ça donne :


« La philosophie devenue (NA : ou alors « en tant que », « comprise comme », etc.) masturbation intellectuelle (NA : je ne suis pas sur qu'en 1967 une telle expression soit de mise, mais un bon « intellectualisme mondain » reflète sensiblement la même idée) n'est pas parvenue à dépasser la théologie (NA : tu m'étonnes !). Le spectacle vient alors combler le vide. Le spectacle remplace la religion comme opium du peuple, rendant terrestres (NA : ou « matériels ») les idéaux autrefois portés par la religion, qui poussaient les hommes à devenir meilleurs. »

 

C'est sur que c'est moins bien tourné, c'est plus lourd, mais au moins ça a le mérite de la clarté (en tous cas plus que l'original) et il n'est pas nécessaire d'écrire vingt interprétations pour comprendre ce dont on parle. Et il y en a au moins 200 qu'on pourrait réécrire comme ça dans le bouquin, sachant qu'une centaine est largement dispensable car entièrement comprise dans le reste. Bref, on peut alléger ce bouquin des deux tiers et lui donner plus de sens à la première lecture sans que son contenu en soit altéré autrement que dans la forme.

 

Il faudrait que je me lance là-dedans, un jour, moi.

Publié dans Mots d'humeur

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