L'Iran et les médias

Publié le par Brath-z

Note : un article bien long que je pensais publier sur Agoravox, mais n'ayant pas pu trouver suffisamment de sources en ligne (j'en ai pas mal qui viennent d'amis iraniens, notamment en ce qui concerne les évènements intérieurs en Iran) pour étayer mon propos, je m'en abstiens.

On a jamais autant parlé de l'Iran qu'aujourd'hui, même pendant les campagnes de "séduction" du Shah, même pendant la révolution islamique, même pendant la guerre Iran-Irak, même après la déclaration de Khomeini sur "le grand Satan" (les États Unis d'Amérique et leurs alliés de l'OTAN). Alors que presque plus personne ne parle du coup d'état au Honduras contre lequel plusieurs millions de manifestants se mobilisent quotidiennement, alors que les protestations suite aux élections présidentielles du Mexique en 2006 n'ont donné à l'époque lieu qu'à de rares articles, alors que l'arrivée au pouvoir en 2003 de Tsaakachvili en Géorgie avec le soutien de l'armée et contre le président élu n'avait été mentionné par aucun journal d'information ni aucune agence de presse française, voila que la fraude aux élections en Iran a été promue cause nationale, cause mondiale, traitée quotidiennement pendant trois mois, hebdomadairement depuis septembre, avec souvent une piqure de rappel dans des articles consacrés à tout autre chose (du genre l'expression "le président élu contre son peuple" dans un articulet de Marianne consacré à une rencontre Syrie-Iran-Égypte, réunion préliminaire aux tentatives d'accord international sur l'enrichissement d'uranium en Iran).
Pourquoi un tel acharnement ? Des despotes qui se trouvent une onction démocratique en truquant des élections, on en a à la pelle dans des pays "amis", et ils ne sont jamais pointés du doigt, ou alors brièvement (Égypte, Syrie, Kazakhstan, etc.). Sachant que l'Iran était encore il y a quelques années (deux) qualifié par le Daily Mirror (propriété de Rupper Murdoc, aux sympathies néoconservatrices affichées) de "seconde démocratie du Moyen-Orient" derrière Israël, sachant encore que le système de contrôle de la validité du vote en Iran est comparable à celui de la Grèce, sachant qu'en plus depuis la réélection de Rafsandjani en 1993 chaque élection présidentielle fait l'objet de contestations semblables (y compris les deux élections de Khatami, ce que notre BHL international semble oublier lorsqu'il les a qualifiées d' "espoir" de l'Iran), on peut se dire qu'il est très probable, vue la différence entre les deux premiers (62.63% contre 33.75%), que le président Ahmadinedjad ai été effectivement réélu.

A mon avis, cet intérêt nouveau autant que surprenant est également très suspect. Je le soupçonne d'être, très prosaïquement, le résultat d'une stratégie de diabolisation de l'Iran dans l'éventuelle perspective (non souhaitée, je pense, sauf peut-être par le ministre des affaires étrangères d'Israël... et le notre) d'un conflit armé avec ce pays, histoire de se garder d'une réaction défavorable de masse de la part du peuple (du type de celles qui ont rapidement travaillé les populations à propos de l'intervention en Irak).
Le résultat d'une campagne de diabolisation moins caricaturale que celle entreprise contre les Serbes pendant les guerres de dislocation de la Yougoslavie, probablement car la guerre n'est qu'envisagée et pas planifiée, mais qui respecte en tous points les préceptes énoncés et mis en œuvre par Edward Bernays dans son ouvrage Propaganda (préface de Normand Baillargeon, auteur d'un très instructif Petit Cours d'Autodéfense Intellectuelle).

Avant d'aborder la diabolisation systématique de l'Iran depuis 2006 (un an après l'élection de Mahmoud Ahmadinedjad, comme la diabolisation de la Russie a débuté en 2001, un an après l'élection de Vladimir Poutine), faisons donc un petit tour dans le temps et voyons l'évolution du traitement médiatique de l'Iran depuis 1970 et certaines des mécaniques idéologiques qui sous-tendent ce traitement.
Je précise que les titres que je donne aux périodes caractérisent la perception "occidentale", et plus particulièrement française, des évènements.

1970 à 1976 : un bon élève du Moyen-Orient

6966098Durant la première moitié des années 1970, l'Iran n'est déjà plus considéré comme "le seul pays occidental du Moyen-Orient", mais l'estime que lui portent les pays de l'occident diplomatique (dit "bloc de l'ouest") est toujours très haute, en particulier parce qu'il fut le seul pays de l'OPEP et du Moyen-Orient à ne pas prendre part à l'inflation des prix du pétrole lors du krach de 1973. Le Shah, souverain incontesté amené au pouvoir par les britanniques (qui n'aimaient pas son père, tenté par un rapprochement avec l'URSS après avoir soutenu l'Allemagne nazie) en 1941, posait dans les magazines français, sa cour était fréquentée par les intellectuels et les industriels de tous pays, ses fêtes fastueuses étaient le symbole de la réussite économique de l'état impérial d'Iran. Évidemment, quelques hurluberlus considéraient que le Shah n'était qu'un despote parmi d'autres, qui affamait son peuple pour construire ses palais, dont la dictature était sanglante.
En vérité, les deux images étaient imparfaites. La dictature du Shah était réelle, elle s'accompagnait sans conteste d'une répression inédite (même au plus fort de la "guerre patriotique" Iran-Irak). En même temps, si le Shah prétendait sortir de la ligne dictée par les forts intérêts économiques et industriels (liés à l'exploitation du pétrole, notamment), les britanniques menaçaient de le priver de leur soutien militaire, particulièrement appréciable, voire de renverser son gouvernement (cela avait déjà eu lieu), ou bien de faire chuter le régime et, partant, sa personne.

 

Mariage-du-Shah-d-Iran-et-de-Farah articlephotoUne photo du mariage du shah parue dans Paris-Match

à l'époque où son image était encore bonne

 

L'Iran était donc une dictature militaire dictée par l'étranger selon des considérations à la fois diplomatique (s'inscrire résolument dans le "camp occidental" et participer à la guerre énergétique contre l'URSS) et économique (participer à l'essor économique des pays d'Europe de l'ouest et d'Amérique du nord en fournissant un pétrole à bas prix exploité par des entreprises venant d'Europe de l'ouest et d'Amérique du nord). Selon les canons classiques en vigueur à l'époque (et qui n'ont pas tellement varié depuis), l'image qu'en donnaient les principaux médias, et en tout premier lieu la télévision et les journaux, devait en dissimuler le caractère despotique pour en faire un exemple, un "bon élève" de la région (à l'instar de la côte d'Ivoire pour l'ouest de l'Afrique, par exemple).

1976 à 1979 : une dictature ignoble

En 1976, le Shah décide, suite à la "pacification politique" du pays (l'URSS a officiellement retiré son soutien aux communistes iraniens, les mouvements islamistes estiment - pour le moment - que le Shah est préférable aux communistes et qu'il est le seul rempart contre eux) de se passer des troupes britanniques, ce qui lui assure une latitude nouvelle en matière de politique intérieure. De plus, l'image savamment entretenue deux décennies durant de bon monarque d'un peuple heureux lui permet de bénéficier d'une certaine estime internationale. Profitant de cette nouvelle donne de courte durée, il entame des travaux visant à la nationalisation des ressources souterraines, en particulier le pétrole. La réaction des industriels étrangers (pour la plupart français ou amérique-uniens) ne se fait pas attendre : en quelques mois, les révélations sur la réalité du régime envahissent les médias.
Paradoxalement, alors que le régime est plus laxiste politiquement, que le Shah mène une politique d'interventionnisme qui profite plus au peuple (moins, ça aurait été difficile), que lentement - très - la prospérité atteint des segments de la population jusque-là exclus, les journaux français nous apprennent que l'Iran est une ignoble dictature, que les Droits de l'Homme y sont un concept totalement étranger, etc.

 

1977 4 novembre Le Nouvel Observateur Dessin de Wiaz Le ShaCaricature du shah parue dans le Nouvel Observateur

du 4 novembre 1977, par Wiaz


Il est probable que durant cette courte période les gouvernements de certains pays du bloc de l'ouest aient financé les groupes islamistes (voire communistes, comme avec les "faux-rouges" de Libye) d'opposition au régime. En tous cas, en trois ans, l'image du Shah et de l'Iran s'est ternie. Les menaces de sanctions pleuvent, les critiques volent de tous côtés. L'ouest n'en veut plus, l'est n'en veut pas (l'URSS est alors empêtrée dans le règlement "pacifique" de certains troubles intérieurs, qui se chiffrent à plusieurs dizaines de milliers de morts), les non-alignés le trouvent infréquentable. L'Iran passe donc dans le tiers-monde, avec tous les désagréments diplomatiques mais sans le prestige moral (l'Iran est riche ; seules les dictatures pauvres ont droit au bénéfice de la posture de l'opprimé). Lorsque les mouvements révolutionnaires éclatent, les peuples de l'occident diplomatique proclament leur sympathie et leur solidarité avec les insurgés, fussent-ils communistes, républicains, islamistes ou autres.

1979 à 1981 : le pays de la nouvelle révolution des Droits de l'Homme

iranRapidement, la révolution prend un visage, celui de l'ayatollah Khomeini, exilé en France. Son retour, avec le soutien des services secrets français, impose un consensus au sein des fractions volutionnaires : l'ayatollah seul est capable de fonder une nouvelle unité nationale, qui est la condition nécessaire et préalable à toute refondation politique du pays. Même les communistes arguent que l'islam a vocation à être le ciment du peuple et reconnaissent à Khomeini le statut de "sage", voire de "guide" de la révolution en cours.
En France, les discours de l'ancien exilé sont traduits de manière à laisser croire à une révolution basée sur les Droits de l'Homme. Lorsque la République Islamique remplace l'État Impérial, les journaux laissent croire que ce n'est qu'un projet transitionnel vers une démocratie authentique. Les islamistes sont d'autant plus soutenus que la chute du régime précédent a provoqué un deuxième krach pétrolier ; la stabilisation politique doit amener la stabilisation économique du pays. A cette nécessité économique s'ajoute une considération géopolitique : début 1980, Khomeini a clairement pointé du doigt le "communisme diabolique et athée" comme étant le mal absolu, à éradiquer. L'Iran réintègre l'occident diplomatique.


Khomeiny2

Une compilation des textes de Khomeiny publiée en français,

avec des morceaux de Droits de l'Homme dedans.


En moins d'un an, une nouvelle bureaucratie, islamisée, voit le jour et réorganise le pays. Une "milice des mœurs" est créée pour forcer à l'islamisation de la société, suivant des codes très stricts énoncés chaque semaine par le "guide suprême de la Révolution" dans des bulletins radiophoniques. Cependant, la situation du nouveau régime est précaire : les communistes et les soutiens du Shah entament des convergences, tandis que les Moudjahidines du Peuple Iranien estiment que l'Iran devrait instaurer l'islam religion d'état et imposer un ordre social proche du sallafisme, nouvellement apparu en Arabie Saoudite, avant de se faire les promoteurs d'un islam respectueux des droits de l'homme (déjà à l'époque, ils n'étaient pas à une volte-face près). Sans oublier les partisans d'un régime musulman athée, à l'image du panarabisme islamique promu par le parti Baas en Égypte, au Maghreb et, surtout, en Irak où un certain Saddam Hussein vient de prendre le pouvoir. Ce dernier, effrayé des imprécations de Khomeini qui exhorte le peuple à exporter la révolution (la population d'Irak est à majorité chiite et à l'époque Khomeini est ce qui se rapproche le plus du guide spirituel du monde chiite), voyant dans les troubles qui agitent le pays une occasion inespérée de mettre fin au danger, de récupérer des ressources pétrolières, de sécuriser ses frontières à l'est et d'installer plus fermement le régime laïque en Irak, profite d'un désaccord territorial pour déclarer la guerre à l'Iran.

1981 à 1988 : le pays défenseur de l'islam chiite

guerre-iran-irak2Entre 1981 et 1983, des périodes d'invasion, de libération et de conquête se succèdent rapidement des deux côtés. Alors que les habitants des deux pays sont très majoritairement chiites, France Soir nous explique doctement que ce conflit est dû à un différent religieux entre un Iran chiite et un Irak sunnite, comme quoi l'inexactitude en matière journalistique ne date pas d'hier. Les discours se radicalisent. Khomeini appelle à renverser Saddam Hussein, à conquérir l'Irak et à y installer un régime islamique. L'aspect résolument réactionnaire du régime iranien apparaît de plus en plus clairement aux yeux des opinions "occidentales". De plus, à partir de 1982 et la mort de Brejnev suivie de la réorientation économique d'Andropov en URSS, le "péril rouge" n'est plus le premier adversaire contre lequel lutter.
Rapidement, l'Iran devient le "méchant" de la guerre, sans pour autant que l'Irak en soit le6986441 "gentil". Le conflit étant avant tout régional (bien que très sanglant), il ne provoque pas de prise de position immédiate (entre 1982 et 1985, les États-Unis d'Amérique et l'URSS prendront tous deux position pour l'Irak, ainsi que la plupart des pays de ce qui est encore l'occident diplomatique), encore moins d'intervention militaire étrangère. L'Iran soutient les indépendantistes kurdes, l'Irak les révolutionnaires Moudjahidines.


guerre-iran-irak

Même les journaux gauchistes s'intéressent à la guerre.


Finalement, en 1988, un cesser-le-feu est signé (mais pas un traité de paix : formellement, la paix n'est toujours pas établie entre les deux pays en 2009 !) qui rétablit le statut quo ante. Côté iranien, c'est une tragédie : entre 300 000 et 1 000 000 d'iraniens sont morts, contre un peu plus de 200 000 côté irakien. Cependant, cette "défense sacrée" muée en "guerre forcée" a permit au régime de s'imposer durablement. La "police des mœurs" a tenu fermement la population pendant toutes les hostilités, le pouvoir du guide suprême de la révolution est incontesté.

1988 à 1999 : un pays arriéré

Khomeiny-en-Dieu-mechant.jpgDurant la décennie 1990, peu de pays s'intéressebt à l'Iran, qui connaît pourtant un développement économique sans précédent, accompagnée d'une augmentation notable du niveau de vie des habitants, tandis que petit à petit son économie s'inscrit dans la mondialisation. Premier évènement notable, la déclaration début 1989 de l'ayatollah Khomeini sur "le grand Satan", expression qui désigne les Etats Unis d'Amérique et Israël, en usage depuis 1979, mais jamais jusqu'à présent dans une déclaration officielle du guide de la révolution. En effet, avec la chute du monde soviétique, le régime estime que son alliance circonstancielle avec la patrie de la "démocratie libérale" et son inscription dans l'occident diplomatique ne sont plus de mise. Surtout, après une guerre coûteuse et douloureuse suivie d'une lente et toute aussi coûteuse reconstruction, le pays risque de perdre son statut de puissance régionale. Le rejet des "valeurs occidentales" (voir sur ce sujet cette note) et des Droits de l'Homme peut aussi s'interpréter dans cette perspective.
Dans ce contexte, le rigorisme islamique est accru, ce qui aboutit entrkhomeiny salman rushdie 14 02 1989e autres à des exécutions massives et - ce qui a été plus souvent rapporté, pour faire un euphémisme - la condamnation morale (ou fatwa) de Salman Rushdie pour son ouvrage Les Versets Sataniques, condamnation qui s'accompagne d'une exhortation à chaque musulman à "l'envoyer en enfer" (d'où le sens qu'a prit le mot "fatwa" en France). Cette affaire fait grand bruit et consacre partout l'image d'un pays arriéré qui s'efforce de revenir à un "âge d'or" religieux où la critique n'est pas permise. Les premières analyses parlant de "fascisme vert" (vert pour islamique, pas écologiste) voient le jour.

 

Khomeiny crie vengeance

Libération accorde sa une à la fatwa

contre Salman Rushdie


Mais le fait le plus notable - et l'un des moins notés - est la mort de l'ayatollah Khomeini et la succession politique de celui-ci. Beaucoup prévoyaient que la république islamique ne survivrait pas à son fondateur le plus marquant. Un nouveau guide de la révolution, Ali Khamenei, président de la république islamique, "poulain" politique de Khomeini et actuellement en exercice, est élu, tandis que le poste de premier ministre disparaît, ses attributions revenant au président, ce qui consacre une diarchie. Le pari des élites de Téhéran est réussi : le régime a survécu à son instaurateur. Après Khamenei, Rafsandjani est largement élu à deux reprises (dès le premier tour avec plus de 60% des voix) président de la république. C'est un conservateur libéral qui renonce rapidement à réformer certaines institutions qui "bloquent" l'ouverture au marché mondial en construction. Lors de sa réélection en 1992, une nouveauté se fait jour : la contestation du résultat. Depuis lors, chaque élection présidentielle iranienne est émaillée par de telles contestations, certaines plus ou moins importantes (les deux les plus importantes étant celles des élections de 2001 et de 2009, qui ont consacré la réélection de respectivement Mohammad Khatami et Mahmoud Ahmadinedjad).
Dans l'indifférence générale, un "réformateur" est élu en 1997 : Mohammad Khatami. Il entreprend d'importantes réformes sociétales permettant une plus grande égalité entre hommes et femmes et favorise le renouvellement générationnel au sein de l'administration, mais renonce rapidement à entreprendre la moindre réforme sociale d'envergure.

1999 à 2006 : un pays sous l'épée de Damoclès

En 1999, suite à la censure d'un journal, des manifestations étudiantes sont réprimées dans le sang (on annonce en France 17 morts en une semaine) à Téhéran. Rapidement, les manifestations s'étendent à plusieurs grandes villes du pays durant l'été. Mais elles restent relativement peu importantes et, surtout, n'atteignent pas les campagnes, qui abritent alors presque deux-tiers de la population (un peu moins de 60% aujourd'hui). Néanmoins, le président Khatami en profite pour imposer, dans une certaine mesure, ses vues sur l'évolution nécessaire de la société iranienne (s'attirant au passage les foudres de l'ancien président Rafsandjani, partisan de l'élimination du "mal" et opposé à toute réforme qui ferait perdre le caractère résolument religieux du régime). La plupart de ses propositions sont refusées par le parlement, où se trouve pourtant une majorité de "réformateurs" et de "libéraux". A partir de 2001, Khatami décide de ne plus s'opposer frontalement aux hiérarques du régime et se concentre sur des réformes minimes et marginales, ce qui a le don de mécontenter tout à la fois son électorat et ses adversaires. La grogne gagne petit à petit la plupart des corps de métiers.
iran-nextVue de France, la situation paraît sur la voie de la "démocratisation" de l'Iran. Cette approche qui diffère fondamentalement de celle des journaux amérique-uniens - qui mentionnent nommément l'Iran comme la future cible des États Unis d'Amérique - est plus que probablement due à la tentative de rapprochement économique et diplomatique de l'Iran avec l'Union Européenne et tout particulièrement la France, le Royaume-Uni et l'Allemagne entre 2003 et 2005. Il est vrai que bien souvent les causes, conséquences, initiations et mouvements qui sous-tendent la plupart des dynamiques internationales échappent aux journalistes de la presse française (voir l'exemple tout récent de la condamnation à 11 ans du contestataire Liu Xiaobo, à propos de laquelle les analystes des "grands journaux" nationaux reprennent telle quelle l'interprétation communiquée par l'Élysée...), mais tout de même, une telle inconsistance fait peur ! D'ailleurs, je crois bien avoir lu dans Libération à l'époque que Khatami était à classer dans le camp... conservateur. Sans commentaire.

Ceci-dit, il est vrai que l'Iran n'occupe pas la première place dans l'actualité, loin de là. A vrai dire, entre 1995 (lorsque la fatwa contre Salman Rushdie s'est tassée) et 2006 (voir ci-dessous), le pays est quasi absent des médias français. Les nombreux témoignages de solidarité avec le peuple palestinien, l'objectif affiché de doter l'Iran du nucléaire civil, certaines menaces claires à l'encontre d'Israël, ne provoquent que peu d'émoi, et l'image de l'Iran est celle d'un pays qui évolue "dans le bon sens" lentement mais surement. Pendant ce temps, en Iran, la popularité du président est en chute libre et les réformateurs peinent à trouver une figure de proue. Cette situation inhabituelle amène pour la première fois depuis la guerre Iran-Irak à un second tour lors de l'élection présidentielle de 2005 (sur laquelle je vais revenir plus tard dans la note) opposant le conservateur nationaliste et jeune maire de Téhéran Mahmoud Ahmadinedjad au conservateur libéral et ancien président de la république Hachemi Rafsandjani. Au second tour, Ahmadinedjad l'emporte.

2006 à 2009 : le mal absolu

Cette période est quasi caricaturale. Tous les ingrédients de la diabolisation y passent, de la fausse citation à la reductio ad hitlerum. En passant, les critiques justifiées à l'encontre du régime et de la politique menée sont quasi oubliées, la presse préférant s'attarder sur des déclarations, certes choquantes et sujettes à débat, mais secondaires et sans incidence réelles. Petit tour d'horizon.

 

Ahmadinedjad the Nazi

Après Adolf (1,59m), voici Mahmoud (1,63m)...

Décidément, le ventre fécond n'engendre que des avortons !


A peine élu, le président Ahmadinejad s'adonne à l'un de ses sports favoris : le révisionnisme historique à propos du génocide juif durant la deuxième guerre mondiale. Dans son optique, le génocide a été inventé par les juifs... pour justifier l'existence d'Israël ! Évidemment, cette déclaration est fracassante et assez malvenue, surtout dans la bouche d'un chef d'état (même si le président de la république islamique d'Iran n'en est pas le chef d'état et qu'avant lui des déclarations fracassantes avaient été le fait de présidents et des deux guides de la révolution). Mais enfin, entre le scandale international de cette déclaration (tempérée par la suite lors d'une conférence... à laquelle avaient été convié notamment le révisionniste Faurisson) et le renforcement des relations Russie-Iran-Chine ayant abouti début 2006 à un accord militaire multi-latéral, quelle information semble la plus importante ? Laquelle intéresse directement les grands équilibres planétaires, et donc la sécurité des citoyens de tous pays ? En toute logique journalistique, la deuxième information fut dans les meilleurs cas reléguée en quatrième page dans un entrefilet sans intérêt, tandis que la première fut traitée avec diligence plusieurs jours durant et eut même droit je crois à la une de l'Humanité (de mémoire : "En Iran, Ahmadinedjad persiste dans le négationnisme").

Pour rester dans le domaine d'Israël, on arrive là au mensonge éhonté et répété dans tous nos médias : la déclaration attribuée au président iranien selon laquelle "Israël [devrait] être rayée de la carte". En effet, lors d'un vibrant discours fin 2005, le président iranien a réaffirmé son soutien au peuple palestinien, a appelé à la concorde entre juifs et musulmans et a argué que s'agissant d'Israël, "l'imam [l'ayatollah Khomeini] a dit que le régime en place à Jérusalem allait disparaître [s'évanouir dans les brumes du temps]". Une polémique a surgit brièvement pour savoir s'il avait ou non ajouté "sioniste" après le mot "régime" (il semblerait, bien qu'il n'y ai pas eu de vidéo de ce discours, qu'il l'ai effectivement dit, mais le mot ne figure pas dans la retranscription), mais elle n'a jamais atteint nos côtes à cause d'une "banale" erreur de traduction (sic !) : en effet, l'AFP a traduit ce passage par "il est dit qu'Israël doit être rayé de la carte", ce qui revêt un tout autre sens. Déjà, cette traduction affirme clairement une nécessité morale en lieu et place de la vérité historique que prétendait livrer Ahmadinedjad ; ensuite, elle affirme que c'est Israël toute entier qui doit disparaître alors que le propos fait état de la disparition du régime (sioniste ?) en place en Israël. Cette traduction "erronée" (hem) a fait le tour de tous nos médias (radios, télévisions, journaux) et a même été utilisée par Nicolas Sarkozy lors de la campagne présidentielle de 2007. On est là face à un cas typique de malveillance, puisque l'erreur a été signalée - entre autres par moi, par courrier - à la rédaction de France 2 dès le lendemain de la première diffusion de cet extrait, sans qu'aucun rectificatif n'en eu fait état.


6a00d834515c6d69e200e54f2c32b98834-640wiPlutôt seyant, ce costume, non ?

Hé ! Cette image a été publiée dans un article de Lepost ! Décidément

la vraie-fausse presse d'Internet me fera toujours autant rire.


Peu de temps après, le président iranien évacuait la question des droits des homosexuels dans son pays d'un vibrant "il n'y a pas d'homosexuels chez nous, comme chez vous" avec une assurance digne d'un Marchais défendant le bilan de l'URSS. Même si dans son interprétation stricte cette phrase reflète une certaine réalité (des statistiques et des études anthropologiques ont mit en lumière le fait qu'il y avait bien moins d'homosexuels en Iran qu'aux États Unis d'Amérique, ce que le "comme chez vous" peut vouloir signifier), elle reste un lamentable expédient qui montre soit que la question n'intéresse pas Ahmadinedjad au point d'en reconnaître la réalité soit qu'il refuse tout simplement de sortir du statut juridique de l'homosexualité en Iran (décrétée contre-nature, je crois bien, ce qui induit suivant la fantaisie des interprètes toutes sortes de persécutions et à laquelle sont consacrés une trentaine d'articles du corpus législatif iranien). Venant d'un conservateur iranien (donc religieux par définition), cette position n'est pas étonnante outre mesure (il est probable que les "réformateurs" n'aient pas d'autre opinion sur le sujet), mais il est vrai que la manière de le formuler dérange... au point d'occulter que la conjoncture devient plus que favorable pour l'Iran et, par effet de ricochet, pour Ahmadinedjad : des instituts internationaux ont reconnu un peu avant avoir surestimé les réserves pétrolières d'Arabie Saoudite et les nouvelles estimations font de l'Iran la deuxième réserve exploitable de pétrole du monde, ce qui permet à Ahmadinedjad de relancer l'OPEP de concert avec le Venezuela de Chavez sans que l'Arabie Saoudite (reléguée huitième réserve) puisse s'y opposer. La rente pétrolière augmente de 40% en un an, ce qui permet le financement du vaste programme d'aides sociales qu'Ahmadinedjad, en bon populiste, comme Chavez d'ailleurs, a mit en place pour les populations les plus déshéritées.

Lorsque, un an plus tard, des marchands du bazar de Téhéran se mettent en grève pour protester contre la politique économique du président, les médias français oublient simplement de préciser que ces "marchands" qui se sont mis en grève sont en fait plutôt des industriels et des financiers que de simples commerçants. Il s'agit ni plus ni moins d'une tentative de fronde des conservateurs libéraux menés par Rafsandjani (qui n'a pas digéré d'avoir réuni à peine 35% des voix contre Ahmadinedjad au second tour de l'élection de 2005) et d'une partie des réformateurs, libéraux eux aussi, menés par l'ancien candidat "surprise" des réformistes (voir le récit de l'élection de 2005, ci-dessous) Mehdi Karroubi et l'ayatollah Montazeri, chéri des médias français pour son laïcisme mais ne disposant guère d'assise en dehors des milieux économiques en Iran. France Inter consacre deux jours de suite une large part de ses journaux d'information à la grève, omettant de signaler qu'elle n'a guère été suivie au sein du bazar et qu'elle est soutenue en douce (bien qu'officiellement, puisqu'un budget spécial y a été alloué par le Sénat) par les États Unis d'Amérique.


hqdefault.jpgDire qu'il y en a qui se sont fait ch*er à pondre ça ! Vive Lepost !


Lors de la conférence de l'ONU dite Durban II sur le racisme, on a tous pu voir les délégations de la plupart des pays de l'OTAN quitter la salle après les deux premières phrases du discours d'Ahmadinedjad (un discours qu'on ne peut pas décemment qualifier de raciste ou d'inacceptable, à moins d'avoir, comme BHL, une définition de l'inacceptable qui varie en fonction de l'énonciateur). On a pu voir aussi un représentant de l'association des Étudiants Juifs de France déguisé en clown crier pathétiquement et lamentablement "you're a racist !" face à un Ahmadinedjad qui a l'air de s'en fiche et devant les délégués et chefs d'état de 120 pays fort peu prompts à se rallier à ce slogan. Ce qu'on a peu vu ou entendu, c'est ce qui s'est dit à ce sommet, précisément, et c'est dommage, parce qu'au-delà des déclarations gnangnantes habituelles sur l'amitié entre les peuples et la lutte contre l'oppression, ce sommet a scellé une alliance objective entre les pays révolutionnaires d'Amérique du sud et l'Iran. Il a de plus permit d'observer le lent retournement (encore en cours) de l'Arabie Saoudite, de l'Égypte et de la Turquie, qui se sont toutes rapprochées de l'Iran. En dehors de la conférence elle-même, les commentaires qui en ont été faits en France ont battu tous les records d'indigence. Outre l'accusation infondée d'avoir prononcé un discours antisémite (j'ai beau l'avoir entendu cinq fois, l'avoir retourné dans tous les sens, je n'en ai pas encore saisi la dimension antisémite, et je pense être un analyste capable à défaut d'excellent), on a eu droit à de splendides reductio ad hitlerum comparant ce sommet à celui de Munich et même comparant Ahmadinedjad à Hitler (lire la réaction d'Ely Barnavie dans Marianne, c'est assez surprenant venant de quelqu'un d'habituellement réfléchit et qui ne cède pas aux coups de sang ni aux analyses à l'arrachée).


Ahmadinedjad the NaziJuste pour le plaisir, parce que franchement elle n'est pas mal faite.


Il resterait à parler de la triomphale (en fait tout à fait normale en Iran, où on vote pour une personne et pas pour un parti) réélection de Ahmadinedjad, mais je vais en comparer le récit à celui de l'élection de 2005.

Récit comparé des élections présidentielles de 2005 et de 2009

La situation de l'Iran en 2005 :
- sur le plan extérieur, l'Iran semble avoir renoncé à l'épreuve de force, particulièrement depuis la guerre d'Iraq en 2003, et s'insère dans la mondialisation économique à marche forcée
- sur le plan intérieur, les seules avancées notables concernent des domaines sociétaux (certes importants) tels que les droits des femmes, et encore la situation est-elle stagnante depuis 2001, ce qui mécontente à peu près tout le monde, aussi bien les islamistes radicaux pour qui on a trahi les préceptes coraniques que les progressistes (musulmans ou athées) pour qui la timidité des réformes ne justifie pas un soutien vigoureux
Bref, c'est une ambiance "fin de règne" classique, quoique moins délétère que celle qui a accompagné la fin du second mandat de Hachemi Rafsandjani.


La situation en Iran en 2009 :
- sur le plan extérieur, l'Iran jongle entre provocation et main tendue, s'est rapproché de la Russie et de la Chine et a ressuscite l'OPEP avec l'aide du Venezuela, mais les propos du président provoquent quasi quotidiennement des troubles diplomatiques, principalement avec les pays de l'OTAN
- sur le plan intérieur, peu de réformes sociétales ont été faites (tout au plus quelques projets amorcés par Khatami ont été menés à bien), mais les réformes économiques et sociales sont importantes (la rente pétrolière a augmenté, ce qui a permit de financer une politique de redistribution des richesses, des travaux de désenclavement des campagnes ont débuté) ; toutefois, de nombreuses oppositions se font jour dans les milieux étudiant et financier

Les candidats en 2005 :
L'élection est préparée minutieusement depuis plusieurs années par différents groupes. Principalement, il y a trois candidats qui bénéficient de réseaux et de conseils spécialisés :
- d'abord l'ancien président Rafsandjani, qui a réussi en partie à faire oublier sa réputation d'affairiste et de corrompu
- ensuite le jeune maire conservateur de Téhéran Mahmoud Ahmadinedjad, qui se forge une image de pieux homme d'état
- enfin Mehdi Karoubi, ancien porte-parole "réformateur pragmatique" du parlement, un - encore - fringant disciple de Khomeini et conseiller du guide de la révolution Ali Khamenei

De ces trois candidats, un seul est, estiment les observateurs, en position de l'emporter : avec sa posture de sage et de seule personne capable d'intégrer économiquement l'Iran dans le monde économique planétaire tout en conservant intactes les valeurs de l'islam, l'ancien président Rafsandjani est le favori des journaux français, qui soulignent néanmoins qu'après l'épisode Khatami, "décevant", un retour des conservateurs au pouvoir serait dommageable.
Son principal adversaire est, pense-t-on, la tête de file des réformateurs : Mostafa Moen. Son principal handicap ? Comme jusqu'en 2004 les réformateurs pensaient que Mir-Hussein Moussavi serait candidat (de conservateur ultra rigoriste, Moussavi est passé en 15 ans à réformiste libéral, limite droits-de-l'hommiste), il n'a pas bénéficié de la même préparation - aussi bien programmatique que médiatique - que l'ancien président.
Un troisième lascar intéresse quelques médias français : Mohammad Ghalibaf, conservateur modéré, populaire chef de la police, à qui on accorde généreusement une quatrième ou cinquième place, derrière le candidat conservateur soutenu par des milieux proches de Khamenei, Ali Larijani, qui semble bien trop extrémiste pour réussir durablement le grand écart politique nécessaire à l'accession au poste de président.
Pour la petite histoire, un septième candidat était présent : Mohsen Mehralizadeh, vice-président de Khatami.

Pour résumer on a eu :
- trois candidats préparés :
   - un conservateur libéral donné favori, l'ancien président Hachemi Rafsandjani
   - un jeune conservateur populiste et populaire, vétéran de la guerre avec l'Irak, Mahmoud Ahmadinedjad
   - un réformateur "pragmatique", l'ancien porte parole du parlement Mehdi Karoubi
- deux candidats quasi improvisés :
   - un progressiste classique, le chercheur Mostafa Moen
   - un conservateur extrémiste, Ali Larijani
- deux outsider ;
   - un conservateur modéré, le chef de la police Mohammad Ghalibaf
   - un réformateur, vice-président de Khatami et seul candidat se réclamant dans la continuité de ce dernier, Mohsen Mehralizadeh
mais aucun candidat n'était le candidat "naturel" des conservateurs ou des réformateurs.

 

iran-election-candidats-2005De gauche à droite, de bas en haut et en finissant par le type sur le côté :

Mohammad Ghalibaf, Hachemi Rafsandjani, Ali Larijani, Mohsen Mehralizadeh,

Mehdi Karoubi, Mahmoud Ahmadinedjad, Mostafa Moen

 

Les candidats en 2009 :
Au contraire de l'élection de 2005, le président sortant est candidat (la constitution de la République Islamique d'Iran empêche d'être candidat plus de deux fois d'affilé, aussi Khatami n'aurait-il pu être candidat en 2005). Il est donné favori non pas dans les sondages (aucun sondage national établi selon les méthodes courantes n'a jamais été mené en Iran : les sondages concernent donc soit des secteurs géographiques restreints soit des corps de métier précis) mais par les analystes.
Son principal adversaire est l'absent de 2005 : Mir-Hussein Moussavi. Cet ancien premier ministre d'Ali Khamenei (lorsque ce dernier était président) dispose de l'atout certain d'être à la fois un homme d'expérience, un pieux personnage et un homme à qui les milieux économiques font confiance. De plus, l'ancien président Khatami, qui avait annoncé sa candidature, s'était rallié publiquement à lui, en faisant le champion incontesté du camp réformateur.
Du côté des conservateurs, Mohsen Rezaï est candidat. Ce conservateur critique envers le président sortant s'est décidé à se présenter en désespoir de cause - en 2005, il s'était retiré dès que Larijani avait annoncé sa candidature - afin de capter une partie de l'électorat conservateur au détriment d'Ahmadinedjad, estimant que les déclarations de ce dernier sur le génocide des juifs durant la seconde guerre mondiale (qu'il a qualifié de "mythe" créé par les occidentaux) ainsi que sa position intransigeante envers les Etats Unis d'Amérique nuisent à l'Iran.
Enfin, l'ancien réformateur "surprise" Mehdi Karoubi est une fois encore candidat.

Pour résumer, on a eu :
- deux candidats naturels :
   - un conservateur populiste et nationaliste donné favori, le président sortant Mahmoud Ahmadinedjad
   - un réformateur libéral expérimenté avec une stature d'homme d'état, Mir-Hussein Moussavi
- deux candidats anti-Ahmadinedjad
   - un conservateur critique favorable à une réorientation de la politique étrangère, Mohsen Rezaï
   - un réformateur "pragmatique" qui a déjà réussi à obtenir un bon score en 2005, Mehdi Karoubi
mais aucun candidat n'était un candidat "surprise".

 

iran-election-candidats-2009De gauche à droite et de haut en bas :

Mehdi Karoubi, Mohsen Rezaï, Mahmoud Ahmadinedjad, Mir-Hussein Moussavi


La campagne en 2005 :
Sans surprise, les candidats Rafsandjani et Ahmadinedjad pratiquent la méthode habituellement  utilisée par les candidats conservateurs : les bains de foule, les réunions politiques de masse et multiplient les passages dans les campagnes. Sans surprise toujours, le candidat Moen pratique la méthode plutôt classique des réformateurs, à base de conférences en petit comité et de réunions-débats, tout en accordant une grande importance à ses discours que son équipe de campagne fait imprimer et distribuer dans le pays, particulièrement dans les villes.
Les candidats Karroubi, Larijani et Ghalibaf ont de leur côté mené des campagnes assez atypiques : le candidat réformateur a utilisé les méthodes habituellement utilisées par les conservateurs (bains de foule, réunions de masse, discours avec moult "phrases choc", etc.) - ce qui lui aurait valu en France le qualificatif de "populiste", à coup sur -, tandis que Larijani préférait des réunions en petit comité, avec des journalistes, étudiants et professeurs notamment. Quant à Ghalibaf, il a utilisé des méthodes innovantes pour 2005, en étant souvent présent dans diverses radios. Surtout, il a refusé d'avoir recours à un quelconque soutien de réseau d'intérêt (les marchands du bazar de Téhéran pour Rafsandjani, les religieux de Qôm et de diverses mosquées mahdistes pour Ahmadinedjad, les ingénieurs de l'université Amir Kabir et d'autres instituts prestigieuses pour Larijani), pas même les forces de police qu'il dirigeait jusqu'à peu - il a démissionné après la validation de sa candidature à l'élection présidentielle -, estimant que sa popularité et l'évidence du succès de son travail suffiraient à lui assurer le succès.
Quant à Mehralizadeh, sa campagne semble passer pratiquement inaperçue.
Les outils principaux de diffusion sont les journaux, la radio et la télévision.
Les sondages en Iran se font par corps de métier et/ou région géographique restreinte (parfois à une unique ville !), aussi les résultats sont-ils extrêmement variables d'un sondage à l'autre. Néanmoins, rapidement, on estime que Rafsandjani arrivera premier avec près de la moitié des suffrages, tandis que le candidat réformateur le plus "officiel" (c'est-à-dire ayant reçu les soutiens réformateurs typiques), Moen, serait en deuxième ou troisième position. Le trio de tête comprendrait en plus le candidat ultra-conservateur Larijani, ou bien Ahmadinedjad.

La campagne en 2009 :
Aucune surprise dans cette campagne : Ahmadinedjad mène tambour battant une campagne populiste avec force réunions de partisans sur les grandes places ou dans les stades, son principal concurrent Moussavi menant une campagne à la Rafsandjani, en articulant grandes réunions publiques et comités plus restreints, notamment avec les milieux économique et universitaire du pays. Alors que Karoubi semble avoir renoncé à sa stratégie (pourtant efficace, vu le résultat réalisé à l'époque) de campagne populiste pour adopter le modèle "classique" de la réunion-débat et la circulation de ses discours les plus marquants, Rezaï mène une campagne surtout destinée à retirer de l'influence à Ahmadinedjad.
Internet occupe une place très importante dans les campagnes des deux candidats réformateurs, un peu moins chez les deux conservateurs (même si Rezaï y est pas mal présent).
Les sondages faits par des instituts iraniens ont le même problème qu'en 2005, aussi ne sont-ils pas tellement fiables, sauf qu'il y a cette fois-ci des sondages effectués par des ONG étrangères - Terror Free Tomorow pour le Washington Post et Press TV - avec les méthodes "occidentales", menés par téléphone.
Même si Ahmadinedjad est donné largement gagnant dans ces derniers sondages (son score serait de l'ordre de 50% à 70%, contre 30% à 35% pour Moussavi), ces résultats sont peu commentés dans les médias français.
En France, Libération estime "inéluctable" l'élection du candidat réformateur Moussavi, ce malgré les analyses d'experts de l'Iran (relayés notamment dans le Washington Post, Haaretz et le Sunday Times) qui estiment qu'en menant une campagne résolument nationaliste et populiste Ahmadinedjad fait ce qu'attend le peuple. On table sur une victoire dès le premier tour (comme à toutes les élections sauf en 2005) d'Ahmadinedjad avec au moins 55% des suffrages, éventuellement sur un second tour l'opposant à Moussavi avec des scores aux alentours de 45% pour Ahmadinedjad et 30% pour Moussavi et une victoire au second tour à 70% pour le premier.

Les scores et analyses politiques en 2005 :
A la surprise générale, les candidats Ahmadinedjad et Karoubi devancent nettement les favoris de leurs "camps" (respectivement les conservateurs populistes et les réformateurs libéraux) et se placent respectivement en deuxième et troisième position. Ce qui est surprenant est le peu de suffrages recueillis par le premier, l'ancien président Rafsandjani, dont on pensait qu'il serait élu dès le premier tour ou bien, à la rigueur, qu'il ne lui manquerait que peu de voix pour ce faire. Avec 21% pour lui, 19% pour Ahmadinedjad et 17% pour Karoubi, jamais les scores des trois premiers candidats n'auront été aussi serrés. En tous cas, ce premier tour marque la victoire de la préparation sur le long terme, de l'utilisation intensive des réseaux d'influence et des campagnes populistes, puisque les deux candidats dont on pensait qu'ils occuperaient les deuxième et troisième places, Moen et Larijani sont laissés loin derrière, avec respectivement 14% et 5% des suffrages. A quelques milliers de voix derrière Moen, Ghalibaf a réussi une petite performance, et même le peu connu, peu populaire et peu actif Mehralizadeh a recueilli 4% des suffrages.


2005-iran-presidential

Candidat arrivé en tête au premier tour - résultat par province
D'après electoralgeography.com


Cette élection aura donc un second tour, et il opposera Rafsandjani à Ahmadinedjad. Un second tour entre deux conservateurs duquel on ne peut alors préjuger, puisque Rafsandjani décide dès l'annonce du résultat de changer de stratégie électorale et de tendre la main aux réformateurs, notamment en se joignant à la plainte de Karoubi contre Ahmadinedjad (à cause de la non neutralité des imams d'une série de mosquées, notamment des mosquées mahdiques, lors des offices précédant l'élection). Ahmadinedjad quant à lui se pose comme le défenseur de l'humilité (Rafsandjani fait encore office de flambeur et d'affairiste), des valeurs religieuses traditionnelles, des intérêts politiques de l'Iran (il estime qu'il faut rester inflexible envers "l'entité sioniste qui siège à Jerusalem" quand Rafsandjani pense calmer le jeu entre les deux pays) et de la prospérité nationale. Formule gagnante, puisqu'il écrase littéralement l'ancien président en obtenant un score "classique" de gagnant au premier tour : 61,5%.
Les quelques commentaires qui ont suivi cette élection l'ont qualifiée de "réaction" à la "parenthèses" Khatami, estimant que le candidat réformateur Rafsandjani (ne pas rire, s'il vous plaît) a souffert du manque de popularité du président en exercice plutôt que de son programme économique et social (introduction de plein pied de l'Iran dans l'économie mondialisée, nivellement par le bas des salaires pour des raisons de concurrence, organisation de l'émigration de travail vers différents pays d'Afrique et d'Asie de l'est) et de ses positions internationales (normalisation des relations avec les États Unis d'Amérique et Israël, rapprochement avec l'Union Européenne).

Les scores et analyses politiques en 2009 :
Sans surprise (le journal Haaretz avait affirmé qu'une participation de plus de 60% ne pourrait qu'aboutir à sa réélection ; elle a été de 85%), Ahmadinedjad arrive premier, devançant de loin Moussavi. Les deux autres candidats sont largement dépassés, ne réalisant que de très faibles résultats. Ahmadinedjad est élu dès le premier tour avec un score somme toute peu important par rapport à ceux réalisés par Khatami, Rafsandjani ou encore Khamenei : 63%. Moussavi réunit quant à lui 34% des suffrages. Ils sont suivis de très loin par Rezaï, qui a obtenu presque 2% et par Karoubi, qui a obtenu moins de 1%.


2009-iran-presidentialCandidat arrivé en tête à l'élection présidentielle - résultat par province

D'après electoralgeography.com


Dès l'annonce du résultat officiel, les candidats réformateurs le contestent, ce qui est habituel depuis la réélection de Rafsandjani en 1993. Plus surprenant, l'autre candidat conservateur se joint à la contestation. Cependant, il ne faut pas oublier qu'il s'est avant tout présenté pour s'opposer à Ahmadinedjad. Ces contestations sont principalement organisées depuis Internet (quand on sait qu'à peine 25% des iraniens ont accès à Internet, ça relativise l'importance du mouvement de contestation), ce qui, d'après Ahmadinedjad, est la preuve qu'elle est organisée depuis l'extérieur. Rapidement, le quotidien Libération met en avant des informations qu'il présente comme glanées au sein de l'appareil administratif iranien : en réalité, Ahmadinedjad ne serait arrivé que troisième avec 13,6% des voix, devancé par Karoubi avec 31% des voix et Moussavi avec 45,2% des voix. Cette information se retrouve également dans un article du Guardian (qui mentionne un autre score, non sourcé cette fois, donnant Moussavi vainqueur avec  57% des voix, devant Ahmadinedjad qui réunirait 28% des suffrages), où il est fait mention de la source la mentionnant : Ebrahim Amini, conseiller du candidat Karoubi durant la campagne. Il faut s'attarder sur le cas Karoubi.

L'un des éléments les plus fantaisistes de ces chiffres est le score important attribué à Karoubi. A l'appui de cette prétention, certains assènent que son score de 2005 fut très honorable et qu'il n'est donc pas un "petit" candidat. Certes, sa performance de 2005 est indéniable, mais elle tient surtout à deux faits : l'absence d'un chef incontesté soutenu par l'ensemble des mouvements réformateurs et une campagne résolument populiste. Or, en 2009, il y avait un chef incontesté du camp réformateur : Mir Hussein Moussavi ; et cette campagne Karoubi l'a menée de bien étrange manière, refusant les réunions de masse, se contentant de comités extrêmement réduits, utilisant à 90% internet pour la propagation de ses discours et les informations sur sa campagne. On l'a même vu tenir des discours en anglais à des assemblées d'étudiants iraniens ! Autrement dit, Karoubi faisait campagne pour les chaînes de télévision occidentales. Comment dans ces conditions espérer un score comparable à la précédente élection ? Sans compter qu'en 2005, Karoubi était le courageux porte-parole du parlement iranien qui a démissionné lorsque ce dernier a désavoué la politique progressiste de Khatami, un homme de parole qui préfère les idées et les convictions aux places administratives. En 2009, il n'occupait aucune place, il faisait clairement parti de l'oligarchie qui n'est pas élue, ne s'intéresse pas au peuple iranien, mais préserve néanmoins ses prérogatives et ses influences dans l'administration. Dans un pays où la conscience sociale est exacerbée (au grand dam de vrais-faux analystes amérique-unien, les électeurs iraniens n'ont jamais eu, en matière électorale, du moins, le moindre suivisme ethnique : ils votent pour les candidats qui leur plaisent et leur proposent des projets auxquels ils adhèrent), cette situation ne pouvait que déplaire. Alors bon, il a surement obtenu deux ou trois pourcents de plus, mais franchement le voir à 31% relève du délire pur et simple.

Car certes, il est probable qu'il y a eu de la fraude durant ce scrutin (dans un pays comme l'Iran, où la présence d'observateurs n'est pas obligatoire, où l'on peut au choix voter à son domicile ou dans la ville où l'on travaille ou étudie - ce qui fait que les scores de participation supérieurs à 100% ne sont pas rares -, où certaines administrations provinciales refusent jalousement de communiquer les chiffres détaillés des élections, la fraude est absolument inévitable...). Mais dans l'absolu, qu'Ahmadinedjad ai été élu par 63% ou par 55%, ça ne change pas grand chose. Parce que des fraudes, même "massives", peuvent difficilement changer un écart de plus de 12 millions de voix entre deux candidats, encore moins inverser la tendance. Et puis, il ne faut pas oublier qu'Ahmadinedjad était le président en place et que depuis Ali Khamenei, tous les présidents iraniens ont été réélus. De plus, quelques semaines auparavant, après la conférence dite Durban II, l'adhésion du peuple à son président était soulignée à peu près partout. Quelques doutes quant aux arguments (je dirais même "arguties") avancées par les contestataires du scrutin auraient été de mise dans n'importe quelle rédaction. De fait, dans la plupart des journaux européens, et même dans certains journaux israéliens et amérique-unien, la prudence a été de mise.

Mais pas en France ! En France toutes les rédactions nous vantaient les mérites de la résistance héroïque de Moussavi, Karoubi et leurs partisans contre l'horrible dictature obscurantiste d'Ahmadinedjad et de Khamenei. En France, la résistance était pacifique et non violente, tandis que les pro-Ahmadinedjad n'étaient que horribles soudards assoiffés de sang. La déclaration du président amérique-unien Obama dans laquelle il souligne que Moussavi ou Ahmadinedjad, c'est blanc bonnet et bonnet blanc (ce qui est faux, mais bon, dans les pays "occidentaux", un fanatique religieux est un fanatique religieux... enfin cette conception est assez récente, il faudra que j'y revienne un jour) a à peine calmé le jeu. Et puis on a eu LE moment de rigolade : la tribune des Moudjahidinnes du peuple iranien, présentés comme les représentants des aspirations du peuple quand ils sont honnis comme traîtres à leur patrie dans le pays tout entier. Et puis ensuite un deuxième moment de grosse poilade, lorsque l'héritier du dernier Shah s'est déclaré près à remonter sur le trône (ça rappelait furieusement le moment "

Zaher Shah va remonter sur le trône" juste après la défaite des talibans en Afghanistan).

 

iran-whereismyvote

Ou bien le farsi s'est mit soudainement à ressembler à de l'anglais, ou bien ces "manifestations" sont avant tout destinées aux télévisions étrangères...


Pendant ce temps, on invitait l'ambassadeur d'Iran, officiellement neutre, pour contester l'opposition et justifier les injustifiables violences des milices basidj. C'était là un moment très embarrassant pour la fierté nationale française, car il démontrait outre un certain mépris pour l'Iran (inviter un ambassadeur, représentant un pays, pour juger de la politique intérieure de son pays, le harceler littéralement pour le pousser à la faute politique), un manque de professionnalisme phénoménal. Je me rappelle très bien le journaliste s'étonner du fait que Khamenei avait ordonner, pour calmer les récalcitrants, un recontage aléatoire de 10% des suffrages pour vérifier leur conformité (conformité il y a apparemment eu), alors que c'est là une mesure inscrite dans le code civil iranien (jusque là rien à dire : on ne peut pas forcer un journaliste à lire le code civil iranien dans son intégralité) et utilisée lors des élections présidentielles de 1993, 1997, 2001 et 2005 (au premier tour seulement), sans parler des élections du parlement et des élections locales.

Bref, l'analyse du résultat, la seule, faite en France fut : "l'élection a été volée par le méchant Ahmadinedjad alors que le peuple a voté pour les gentils réformateurs". Que l'on s'indigne des violences, c'est normal (et encore ne faut-il pas non plus oublier les violences du côté des manifestants, qui ont tué une bonne dizaine de bassidji durant les émeutes urbaines de juillet-août), mais que l'on relaie à tous vents les hypothèses les plus invraisemblables, que l'on crée des martyrs qui ressemble à de purs produits de communication (je pense à cette malheureuse Neda Aghan-Solta, dont on ne sait pas si elle a été tuée par un fou, un prétendant éconduit un poil timbré, un milicien, un mercenaire étranger, un manifestant, ou autre, et qui a figuré pendant deux bonnes semaines dans tous nos médias, ce qui rappelle un peu l'affaire du jeune homme tué en 2007 pendant une manifestation anti-Chavez et qu'on a longtemps attribué à des miliciens chavistes sans aucune preuve), le tout en se prétendant objectif et garant d'une information de qualité, voilà qui est pour le moins gênant.

 

Cette opération de propagande ordinaire, cette profusion d'intoxidentale – selon le mot utilisé par Ysengrimus dans cet article –, ont été rapidement démystifiées, mais les analyses présentes sur Internet et dans les journaux étrangers n'ont jamais atteint les rédactions de presse française. Cependant, les plus doués pour reconnaître la direction du vent arrivent déjà à repérer les signes annonciateurs d'un grand bal des girouettes. Parce que depuis juin dernier, la situation a fort changé, et qu'il est devenu urgent plus que jamais de commencer une vaste opération de redorage du blason de l'Iran et de ses dirigeants dans nos contrées.

Depuis 2009 : une nouvelle donne

 

La géopolitique est chose tellement volatile que les monstres d'hier peuvent se transformer en quelques mois en partenaires appréciables et appréciés, que les querelles et les différents s'oublient plus vite encore qu'ils ne surgissent. Ainsi en fut-il hier de l'URSS passée à la faveur d'un changement de dirigeant d'empire menaçant à partenaire appréciable au milieu des années 1980, ainsi en fut-il de la Chine, devenue soudainement nation aimée au tournant des années 2000 après avoir été conspuée des années durant. Ainsi en sera-t-il très probablement de l'Iran au tournant des années 2010.

 C'est donc une véritable épuration politique qui a lieu en Iran à l'initiative de Mahmoud Ahmadinedjad, qui sera probablement aussi décisive pour ce pays que le fut celle opérée par Vladimir Poutine en Russie ou par les dirigeants d'Amérique du sud (typiquement, Hugo Chavez). Reste à savoir jusqu'à quel point le guide Ali Khamenei, qui a déjà refusé au président de pouvoir lui baiser la main lors de son investiture, permettra une telle transformation s'opérer. Peut-être le président par nos médias présenté comme le plus fanatique et le plus rétrograde sera-t-il celui qui mettra fin à la révolution islamique ?

Cette réorientation diplomatique majeure est motivée par un contexte international pour le moins inhabituel.

Un nouveau contexte international

Avec la résurrection de la Russie, avec l'arrivée fracassante de la Chine, avec demain peut-être l'entrée en force des pays d'Amérique du sud dans le concert des nations, le monde « occidental » en survivance absurde depuis deux décennies, qui s'émiette tout en renforçant son homogénéité, s'est résigné à l'idée d'un monde multipolaire. La stratégie adoptée en réaction aux attentats du 11 septembre 2001, celle de la désignation du terrorisme islamique comme ennemi du monde entier, qui doit du coup s'unir derrière les États Unis d'Amérique, ayant lamentablement échoué – en gros, la plupart des pays se sont prononcés pour la lutte contre le terrorisme et pour la lutte contre l'ingérence amérique-unienne dans leurs affaires intérieures –, il ne servait plus à rien d'entretenir de vieilles lunes, aussi l'ancien monde occidental commence à réaliser que le rêve du « monde unipolaire » est une illusion à laquelle le monde ne voudra jamais se conformer. Il faut donc renforcer ses positions, que ce soit dans une perspective de « choc des civilisations » (la version démocrate de la lutte contre les « empires » russe et chinois ou bien la version républicaine de la lutte contre l'« ennemi » musulman) ou bien dans celle d'un mondialisme multi-culturel, et pour cela il faut savoir trouver des alliés stratégiquement situés et suffisamment puissants. La puissance nécessitant la stabilité intérieure, il faut éviter que des troubles agitent de tels pays. L'Iran est un pays stratégiquement très bien situé, avec de gros potentiels économiques, militaires et industriels – à défaut de moyens effectivement à la hauteur de ses ambitions – et qui plus est capable d'une grande flexibilité en matière de relations internationales. Aussi le soutien de l'opposition intérieure, la diabolisation systématique, les sanctions économiques, entrepris par les gouvernements des pays de l'OTAN pourraient un jour se retourner contre eux. Et pas dans dix ans, plutôt dans quelques mois.


Parce que nous arrivons à la limite de tension en Afghanistan. Le conflit se déporte vers le Pakistan, il gagne en intensité. Depuis leur défaite, les taliban n'ont jamais été aussi puissants, et le scénario de leur victoire sur la coalition est envisagé avec beaucoup de sérieux. Si l'on peut dialoguer avec les taliban, ce n'est pas sur un terrain favorable ni avec la perspective d'objectifs satisfaisants, aussi vaut-il mieux les contenir afin d'éviter que leur influence gagne des pays musulmans alliés comme l'Arabie Saoudite ou le Yémen. De ce point de vue, le fait d'avoir un allié circonstanciel – plus efficace sur le long terme qu'un exécutif soumis à ses intérêts, car moins susceptible d'être renversé par la population – qui puisse pacifier la région si nécessaire, mieux, qui puisse étouffer les ardeurs des taliban à coups d'isolement économique et diplomatique, est une nécessité. Malgré le fait qu'il soit chiite et non sunnite, l'Iran, puissance régionale incontestable dont la puissance augmente et qui bénéficie d'ores et déjà du soutien de la Chine, de la Russie et du Venezuela, est le plus à même de tenir ce rôle.


Parce que la Chine peut être demain une menace. Elle compte bien ne plus laisser des pays étrangers ingérer dans ses affaires intérieures, qu'elle compte grâce à sa puissance économique et son réseau diplomatique plus ramifié que jamais reprendre sa politique traditionnelle, impérialiste, parfois expansionniste, sans qu'une poignée de nations privilégiées à l'ONU ne protestent, ne lui rabatte les oreilles avec un vieux gaga en pagne orange ou une révolte paysanne dans une province éloignée. Elle peut être l'aimant vers lequel se tourneraient le Japon, la Corée, l'ASEAN, Taïwan - pourquoi pas ? -, voire l'Australie. Elle cultive déjà son influence en Afrique, volant dans les plumes de la stratégie amérique-unienne, pourtant bien huilée, volant à la place des États Unis d'Amérique les privilèges coloniaux de la France. Disposer d'un ami tel que l'Iran, qui en est proche sans en être l'allié ni la soutenir, mais qui pourrait réfréner ses ardeurs, voilà qui serait capital dans une stratégie d'équilibre entre blocs régionaux.


La réorientation en douceur de l'Iran commence petit à petit. On a que peut parler des morts lors des dernières manifestations des opposants, on a mentionné rarement les arrestations d'anciens dignitaires du régime, on a appelé « manifestation de soutien pro-Ahmadinedjad » et non « infâme mise en scène de propagande abjecte organisée par le régime » la récente manifestation massive soutenant le président et le guide de la révolution. On omet bien d'appeler dans les médias des connaisseurs des affaires intérieures iraniennes qui pourraient pointer du doigt les changements majeurs en cours dans la politique intérieur de l'Iran.


De nouvelles orientations intérieures


Ahmadinedjad avait surpris les journaux français en proposant des femmes dans son gouvernement (trois, aux ministère de la santé, de l'éducation et des affaires sociales – seule la nomination à la santé a été validée par le parlement), contre l'avis du guide de la révolution. Moins souvent ont été soulignés les différents entre les deux têtes de l'exécutif à propos des ministres, vice-présidents, secrétaires et conseillers. En effet, alors que le guide de la révolution l'avait appelé à faire appel à des personnes d'expérience, issues de l'oligarchie religieuse et marchande, Ahmadinedjad – qui a vraisemblablement prit acte du ralliement d'une bonne partie de la classe dirigeante au « camp » Rafsandjani – a préféré privilégier des personnes fidèles à sa personne, qu'il a prise plutôt dans le camp des patriotes que dans celui des religieux dummistes.

Petit à petit, émergent de nouvelles fractures au sein de la classe dirigeante. Jusqu'à présent, l'éventail politique était divisé entre « conservateurs » et « réformateurs », les différences essentielles entre les deux camps étaient d'ordre religieux et sociétaux, des divergences sur les sujets économiques et sociaux étant présentes au sein de chaque « camp ». Avec le ralliement dans le camp « réformateur » de Moussavi puis surtout Rafsandjani, deux héros du camp conservateur en leur temps, une nouvelle ligne de fracture se fait jour, qui oppose les nationalistes et souverainistes aux ultra-religieux libéraux (type Rafsandjani) et aux partisans des libertés civiles (type Montazeri).

 
C’est donc une véritable épuration politique qui a lieu en Iran à l’initiative de Mahmoud Ahmadinedjad, qui sera probablement aussi décisive pour ce pays que le fut celle opérée par Vladimir Poutine en Russie ou par les dirigeants d’Amérique du sud (typiquement, Hugo Chavez). Reste à savoir jusqu’à quel point le guide Ali Khamenei, qui a déjà refusé au président de pouvoir lui baiser la main lors de son investiture, permettra une telle transformation s’opérer. Peut-être le président par nos médias présenté comme le plus fanatique et le plus rétrograde sera-t-il celui qui mettra fin à la révolution islamique ?

Publié dans Géopolitique

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Adrien 22/01/2010 22:55


Un Iran nationaliste comme le voudrait Amadinedjad n'est pas forcement incompatible avec un Iran perse et monarchique, j'ai entendu nombre de spécialistes iranien dire que il y avait là bas un
désir refoulé de retour à la monarchie.
Si l'Iran choisit la voie nationaliste, cela aura la conséquence de l'isoler d'avantage dans la région car contrairement à Nasser l'Iran n'est ni chiite ni arabe.

Quoiqu'il en soit vos articles sont très instructif, c'est très enrichissent et très agréable de vous lire et d'échanger avec vous.


Brath-z 23/01/2010 11:04


Je pense que dans votre avant-dernière phrase, vous avez voulu écrire "l'Iran n'est ni sunnite ni arabe"

Sinon, le désir refoulé de la monarchie me semble moins apparent que l'attachement à la république islamique. mais je peux bien entendu me tromper.

Enfin, il me semble que le nationalisme iranien est incompatible avec l'Iran perse : je vois mal un Iran nationaliste laisser de côté les 30% d'iraniens non perses.

Et merci pour votre compliment ! C'est avec plaisir que j'échangerai avec vous.


Brath-z 21/01/2010 10:12


La conclusion de cet article a été publiée sur Agoravox sous le titre "L'Iran, un ami futur ?", à l'adresse suivante :
http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/l-iran-un-ami-futur-68167


Brath-z 14/01/2010 15:01


J'ai ajouté à la conclusion de l'article un paragraphe sur l'émergence diplomatique de la Chine et son influence sur la probable réorientation future des relations vis-à-vis de l'Iran.


Adrien 12/01/2010 18:23


Exelent article, je l'ai lu avec attention et interet comme toujours même si je crains qu'il n'ait pas été lu et médité autant qu'il le devrait du fait de son importance.
Mon premier article portait sur la situation en Iran, j'avais pris pour base le journal "le figaro", je vois que c'était un peu court. Vous avez eu le courage de creuser plus loin et je vous en
remercie.
Cette image véhiculée par les médias renvoit à une vision du monde que veulent nous imposer nos élites et qui n'est pas la vision française. C'est un vision manichéene et atlantique voulant
présenter le président iranien comme un monstre hitlerien et diabolique. c'est une vision pronant implicitement le choc des civilisations, choc qui marquerait la défaite de la conception françise
du monde.
L'iran est une grande nation, une grande civilisation et elle mérite d'être repsécté à ce titre.
Cela dit je doute que ce régime s'incrive vraiment dans cette ligne civilisationnelle,ile me semble que lefeu le roi d'Iran se revenendiquait souverain perse et s'opposait au panislamisme et au
panarabisme. Ce nationnalisme Iranien sera il selon vous plus fort que le sentiment religieux, l'Iran peut il redevennir une monarchie ?


Brath-z 14/01/2010 12:24


Selon moi, l'Iran perse a vécu. La présence dans le pays d'un tiers d'azeris bien intégré grâce à la république islamique, sans compter quelques autres ethnies turques et arabes, fait que le
sentiment nationaliste iranien ne peut plus décemment être basé sur l'ethnicité, à moins de fomenter une guerre civile à une échelle jamais atteinte dans un pays de cette région.

Restent donc deux voies à l'Iran pour continuer sur sa voie unitaire et accroitre son influence.

La première, c'est la voie "dummiste", panislamique. Officiellement, c'est toujours la voie préconisée par le conseil des gardiens de la révolution et le guide de la révolution. Elle se heurte
cependant à un problème de taille : l'Iran est, avec l'Iraq, le seul pays à majorité chiite. Le contentieux entre sunnites et chiites est bien plus important, tant dans la durée que dans
l'intensité, que celui entre catholiques et protestants, par exemple. Sauf à de rares occasions, que l'on peut compter sur les doigts d'une main (la révolution islamique, la fatwa contre Salmann
Rushdie et l'opposition à l'intervention "occidentale" en Iraq lors de la première guerre du Golfe en 1991, principalement), l'Iran n'a pu s'imposer comme un chef durable dans la région, encore
moins dans l'ensemble du monde musulman. De plus, vous n'êtes pas sans savoir que les dummistes sont soutenus par divers pays "occidentaux", principalement les Etats Unis d'Amérique, ce pour deux
raisons :
- d'abord, de manière dialectique, ils permettent de justifier une théorie de "l'islam envahisseur" qui s'inscrit dans le choc des civilisations
- ensuite, de manière plus pernicieuse, ils pourraient en cas de réussite permettre l'instauration d'une union territoriale basée sur le modèle de l'Union Européenne et surtout de l'ALENA, dans le
cadre de laquelle les frontières seraient redessinées pour favoriser les intérêts "alliés" (création d'un "grand kurdistan", élargissement de l'azerbaïdjan et du kazaghstan, partition du Liban,
etc.), notamment vis-à-vis des expansionismes russe et chinois,
ce qui fait que cette stratégie, à terme, ne sert pas les intérêts de l'Iran. Or, s'il existe une constante en géopolitique, c'est bien que les courants qui ne se basent pas sur la défense d'un
intérêt ne sont pas viables et très rarement couronnés de réussite, l'inertie de l'histoire et des traditions ne permettant qu'au prix de génocides (voir la transformation des peuples nomades en
sédentaires en URSS, à peu près 25 millions de morts en 25 ans, une bonne moyenne) d'oeuvrer dans cette voie.

La deuxième, c'est la voie "nationaliste", défendue de plus en plus officiellement par le président Ahmadinedjad, celle d'un Iran unitaire et indivisible, qui proclame ubi et orbi son unité,
sanctifiée par l'islam chiite, un peu comme le fit en son temps Nasser en Egypte, la dimension socialiste en moins. Cette conception est toute nouvelle sur le champ politique iranien, probablement
parce que la ligne de fracture entre nationalistes et anti-nationalistes est fort neuve et ne remplace que depuis 2003/2004 l'ancienne fracture pro-occident/anti-occident.

Quant à savoir si l'Iran peut redevenir une monarchie, honnêtement, je ne m'avance pas, on a vu plus surprenant dans l'histoire récente (déjà, le maintien de la monarchie en Espagne !). Cependant
cela me paraît peu probable : on a en Iran trois générations qui représentent plus de 60% de la population qui ont été élevées dans la détestation du régime précédent, celui du Shah.


Sur le point de la "conception française du monde", j'ai déjà précisé dans un article "la France n'est pas un pays occidental" que la réorientation radicale de notre politique étrangère était une
abberation.

Sinon, je constate qu'aujourd'hui, les lièvres médiatiques sont levés par nos propres médias : cette semaine Marianne a révélé que les images diffusées par France2 pour illustrer la répression
(existante et féroce, je ne vais pas le nier, j'ai mes propres sources là-bas, autrement plus fiables) étaient en fait des images de la répréssion... au Honduras, suite au coup d'état contre Manuel
Zelaya !
Peut-être est-ce l'amorce de la réorientation en matière de politique étrangère dans les médias. Je prédis que dans la décénnie à venir l'Iran sera considéré comme un phare du Moyen-Orient,
protecteur de valeurs humanistes, etc. Et ce, uniquement parce qu'il est utile dans la stratégie de l'OTAN et de ses alliés pour contrer les expantionismes russe et chinois, sans oublier le
panislamisme des taliban, que semble-t-il nous ne maîtrisons plus.