France versus États Unis d'Amérique

Publié le par Brath-z

Lors d'une discussion assez commune avec un ami libéral tendance MoDem, j'ai eu droit à cette affirmation péremptoire et assurée, qui portait sur la question de la légitimité politique : « Non mais de toutes manières, la France, par rapport aux États Unis, c'est peanut : ici, on est pas en république, pas en démocratie ; c'est une dictature populaire ». Cette remarque (que l'auteur ne s'était jamais permise du temps où le président amérique-unien était Georges W. Bush, comme quoi ce genre de considérations a beaucoup à voir avec le contexte, ou alors avec son degré d'alcool à ce moment, j'hésite) m'a évidemment mis hors de moi. Je me suis empressé d'asséner à l'ami en question un discours franco-français sur la légitimité du pouvoir issu du peuple et la conformité de cette habitude avec l'« esprit français » (ce qui l'a bien fait rire). Nous avons continué à discuter assez tard avant de finir la soirée autour d'une vodka polonaise, copains comme cochons. Dont acte.

 

Cependant, je me rends compte que bien des gens (y compris aux États Unis d'Amérique) ne connaissent pas la, fondamentale, différence entre les régimes français et amérique-unien. Elle est simple : la France est une République dont le souverain se nomme le peuple, les États Unis d'Amérique sont une fédération d'états souverains dont les fonctionnements institutionnels sont laissés à leur appréciation. D'où il advient que si depuis 1962 (et même avant, mais c'est plus visible depuis son élection au suffrage direct) le président de la République française est l'homme de la Nation (c'est-à-dire du peuple constitué : existant, uni, cohérent et conscient de son existence, de son unité et de sa cohérence), celui des États Unis d'Amérique est l'administrateur que se choisissent les états fédérés pour gérer leurs affaires communes dans leur intérêt à tous. Il existe un peuple amérique-unien, il existe même une nation amérique-unienne, mais elle a remis sa souveraineté entre les mains des gouverneurs des différents états.

Cette différence fondamentale apparaît de manière très claire dans l'élection du magistrat suprême des deux pays.

En France, chaque citoyen est appelé aux urnes où il vote pour l'un ou l'autre candidat à la présidence de la République, et on organise éventuellement un second tour si aucun candidat ne réunit la majorité absolue des votes sur son nom.

Aux États Unis d'Amérique, les gouverneurs des états fédérés désignent des électeurs (improprement appelés par la presse française « grands électeurs », alors qu'ils ne sont pas les représentants de tout ou partie du peuple, comme le sont les « grands électeurs » du sénat français) – dont le nombre correspond au nombre de représentants et de sénateurs de chaque état (les premiers sont présents au prorata de la population de chaque état, les seconds sont deux par état) – qui se réunissent et votent pour l'un ou l'autre candidat... dans l'état : bien souvent, les candidats ne peuvent pas l'être dans tous les états (sauf pour ceux des deux grands partis), certains de ces derniers posant à la candidature d'un parti des conditions drastiques (comme le Nevada qui, je crois, interdit à tout parti d'y présenter un candidat si ce parti n'a pas préalablement réalisé au moins 10% des suffrages à l'échelle fédérale... à part le succès de Ross Perott en 1991 qui permit au Parti Constitutionnaliste d'y présenter un candidat pour 1995, il n'y a jamais eu au XXème siècle de candidat présidentiel au Nevada qui n'ai été issu des deux grands partis). Ce vote qui n'est pas universel (ni au premier ni au second degré) rappelle un peu le système de la République romaine, où les sénateurs étaient désignés par le censeur sur une liste (l'album sénatorial). Le processus de désignation des électeurs par le gouverneur de l'état est propre à chaque état. Lors des premières élections, pas un seul gouverneur ne faisait appel au scrutin populaire pour orienter sa décision. Aujourd'hui, presque tous le font.

Mais cela ne fonctionne pas partout de la même manière. D'abord, dans certains états, chaque parti soutenant un candidat doit monter une liste de « candidats électeurs ». Ainsi, en 1999, dans certains états, Ralph Nader, soutenu par le Parti Vert, le Parti Constitutionnaliste, le Parti du Peuple Américain et quelques autres, se retrouvait avec une cohorte de « candidats électeurs ». Dans d'autres états, c'est sur la personne du candidat que doivent se former les mêmes listes. Enfin, dans la majorité des états, il n'y a pas de listes, et c'est le gouverneur qui, théoriquement, choisit les personnes de son choix (c'est notamment le cas en Floride, ce qui provoqua un certain désarroi en 1999, en même temps qu'il révélait aux yeux du monde que l'immense majorité des citoyens des États Unis d'Amérique ne savaient pas comment fonctionnait leur régime). Ensuite, lorsqu'il y a des listes, ou même lorsqu'il n'y en a pas, différentes pratiques existent. Est connue en France celle dite du « winner take all » (« le gagnant remporte tout »). Autrement dit, après consultation électorales des citoyens (les « voters »), le gouverneur désigne comme électeurs des personnes favorables au candidat parvenu en tête dans l'état. Existent également des pratiques proportionnelles. J'écris « des » parce qu'il y eu quelques fois une sacrée variété des pratiques, de l'attribution automatique 50%+X/50%-X (autrement dit, le candidat arrivé en tête « gagne » 50% des électeurs, plus X électeurs, et le deuxième 50% moins X électeurs ; ainsi, même si le candidat arrivé premier obtient 70% des voix et le deuxième 10%, dans un état pratiquant cette méthode avec « prime » de 5 électeurs et qui dispose, mettons, de 30 électeurs, le premier en obtient 35 et le deuxième 25) à la « proportionnelle intégrale » avec seuil correspondant au pourcentage nécessaire pour « représenter » un électeur (1/30ème des électeurs de l'état s'il y a trente électeurs, par exemple), ce qui valu, je crois, à Ralph Nader d'avoir 1 électeur californien en 1999 (performance jamais recommencée en 2003 ou 2007) et à Ross Perott une bonne cinquantaine en 1991. Mais le plus souvent, la « méthode proportionnelle » consiste à répartir entre les deux premiers les électeurs, de manière à être le plus proche possible du résultat du vote (ainsi, dans mon exemple 70%/10% fictif ci-dessus, si 1 000 000 d'électeurs ont voté, on ne tient compte que des 800 000 votes pour les deux premiers candidats et on « donne » 26 électeurs au premier et 4 au deuxième). On trouve aussi des « caucus », réunions publiques effectuées dans chaque canton, où des « citoyens éclairés » (autrement dit des notables) conseillent un électeur au gouverneur, qui se réserve donc deux électeurs dans sa poche (puisqu'il y a toujours deux électeurs de plus que de cantons). Mais malgré toute cette diversité des modes d'opération, la décision finale revient au gouverneur, qui peut choisir de ne pas tenir compte de la « recommandation » (c'est le terme employé) des électeurs, comme l'a très bien rappelé la Cour Suprême des États Unis d'Amérique en 2000 à propos de l'affaire de « l'élection volée » en Floride.

 

Cette différence dans l'exercice de la souveraineté provient à mon avis (mais je peux me tromper) de facteurs culturels. En France, depuis des siècles, l'onction populaire fait partie intégrante de la légitimation du pouvoir. Cela s'est particulièrement accru après 1789. De plus, la Révolution française, qui fut à mon avis largement provoquée en réaction à l'abandon de cette onction populaire par l'absolutisme, moment fondateur de la Nation au même titre que la fondation du Royaume de France huit siècles plus tôt (le baptême de Clovis de 496 fait à mon sens partie du mythe national plutôt que de la construction nationale), fut le fait du peuple contre l'élite de la « noblesse de corps » (qui s'était substituée sous Louis XIV à la « noblesse d'âme » des seigneurs de France), là où la guerre d'indépendance de 1776, moment fondateur de la nation amérique-unienne, fut le fait des élites contre la tutelle britannique. Cela se reflète dans la tradition politique des deux pays : en France, le pouvoir est issu du peuple et exercé au nom du peuple dans son intérêt ; aux États Unis d'Amérique, le pouvoir est issu des états fédérés et exercé au nom des élites sages et éclairées dans l'intérêt de tous.

 

Alors la France, dictature populaire ? Pas vraiment. République populiste, plutôt.

Les États Unis d'Amérique, démocratie ? Pas vraiment. Aristocratie des notables, plutôt.

 

L'un de ces modèles vaut-il plus que l'autre ? Il est à mon avis vain de vouloir comparer ce qui n'est pas comparable. Notons simplement que chacun des deux correspond à une vision particulière de ce que doit être la république.

Publié dans Mon opinion

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FrédéricLN 18/07/2010 23:32


Bonsoir et merci pour cette réponse ;

je trouve tout à fait normal qu'un même mot ait beaucoup de sens, ou d'acceptions ; et je sais bien que pour la plupart des Français (pas des Américains, ni des Japonais, ni etc.), "démocrate" a le
sens que vous lui donnez (des règles de fonctionnement politique), sens qui n'a rien d'insultant.

En revanche, pour les gens qui s'engagent en politique en tant que "démocrates", c'est évidemment un autre sens qu'ils donnent au mot ;-)

Pour reprendre le mot de Barack Obama que je citais déjà chez Laurent de Boissieu "The belief in each other - that's what made me a Democrat".

C'est un peu comme l'écologie. Aux yeux de l'UMP ou des socialistes, "tout le monde est écologiste" (et allez, c'est même dans la Constitution).

D'entendre ça énerve un peu les écologistes, convaincus qu'il faudrait changer énormément de choses (qu'UMP et PS ne veulent pas changer) pour que la France deviennent écologique. Et en même temps,
si vraiment l'écologie faisait partie du fonds commun de tous les partis, les écologistes ne s'en plaindraient pas !

Le MoDem a fixé comme objets, dans ses statuts, la construction d'une "démocratie de responsabilité" et le "développement durable". A mon humble avis, ce sont des chantiers de long terme !


Brath-z 19/07/2010 01:22



Concernant l'écologie, j'avoue être partagé : j'ai été plongé dans l'écologie depuis mon enfance, mais je préfère, en la matière, me définir comme un "environnementaliste", c'est-à-dire que c'est
moins la planète que l'environnement (environnement dans lequel nous évoluons tous) que j'aimerais voir protégé par la force publique. Lorsque j'ai (très brièvement) approché les Verts avec ces
opinions, les militants m'ont clairement fait savoir que j'étais un hétérodoxe.


D'ailleurs, l'adjectif "environnementaliste", ce sont eux qui me l'ont attribué, et je me le suis approprié sans problème.


 


Par contre, il est assez certain que l'UMP, le PS ni (à ma connaissance) aucune formation politique (pas même les Verts, Europe Écologie ou CAP21) ne sont ni écologistes ni environnementalistes.



FrédéricLN 14/07/2010 14:26


Bonjour, je saisis ce billet franco-états-unien pour répondre, en reprenant Duhamel et Darnton, à votre commentaire sur iPolitique (un billet fermé aux commentaires).

"FredericLN > J'ai une question : quelles sont-elles, les fameuses "valeurs démocratiques" ou "valeurs de la démocratie" ?

Parce que, pour vous donner le fond de ma pensée, je suis intimement convaincu qu'un système neutre ne saurait être par essence porteur de valeurs. Pour moi, la démocratie, quel que soit le sens
qu'on en donne ou l'aspect qu'elle prend, n'est rien d'autre qu'un système neutre que l'on peut résumer ainsi : initiative (directe ou indirecte) du peuple au pouvoir de décision politique."

L'introduction de l'éditeur au livre "Démocratie" et à la série d'émissions TV correspondante, Cf. http://editions.educagri.fr/themes/editions/pdf/Citoyennete.pdf , dit "Les hommes ne vivent pas
que de pain, mais de liberté, de dignité, de justice et de fraternité. Ce corps de valeurs, d’aspirations, de doctrines et d’espérances s’appelle « démocratie ». Idée neuve, sans cesse menacée et
recommencée. Elle constitue, après le fracas des idéologies totalisantes, le seul legs aux générations montantes."

Je partage assez ce point de vue qui ne me semble pas du tout "neutre" !


Brath-z 18/07/2010 21:10



Je vois que la principale différence entre nous est la définition que nous donnons à la démocratie. Vous y voyez un corpus de valeurs quand j'y vois un genre d'outil, pouvant servir de base à
l'élaboration d'un système. Donc, forcément, nous avons du mal à nous comprendre sur ce point.


 


Parce que je n'ai pas trop de temps pour une réponse élaborée, je vais vous copier-coller quelques messages et passages de messages publiés sur le blog de M. de Boissieu :


 


Pour M. de Boissieu, la démocratie est la vie publique libre et pluraliste : "La démocratie, (...) c'est le fait d'avoir des institutions et une vie démocratiques (élections pluralistes, liberté
d'opinion et d'expression, etc.)."


Pour moi, "il y a (...) un double sens à la "démocratie" :

- la démocratie que je qualifierais de "démocratie de la société politique" que vous (M. de Boissieu, voir ci-dessus) avez mentionnée

- la démocratie que je qualifierais de "démocratie de la société civile" ("société civile" au sens lockien, je me réfère beaucoup à la pensée moderne), proche de la méthode politique de l'Athènes
antique, avec participation directe et égalitaire du corps citoyen au processus de décision politique, qui s'est longtemps traduit en France par l'existence de nombreuses "communes" de paysans et
autres "villes franches" qui s'administraient indépendamment de tout pouvoir seigneurial et s'en remettaient directement au pouvoir central (le roi, à l'époque), tradition ancienne qui était
encore largement présente en France jusqu'en 1795 (voir la manière dont étaient organisés les "parlements" communaux non officiels sous la monarchie et les comités citoyens pendant la
Révolution), date à laquelle la convention thermidorienne a interdit les réunions citoyennes"


 


Dans un cas comme dans l'autre, il s'agit d'une vision de la démocratie qui ne transporte pas de valeurs en elle-même et qui ne repose même pas sur un présupposé philosophique (du genre "toute
institution qui ne suppose pas le peuple bon et le magistrat corruptible est vicieuse", Robespierre) mais qui se contente d'imposer un cadre, une manière de faire.


Je préciserais enfin, et vous l'aurez compris, que je me réfère surtout à la dimension française de la question.