Décriptage d'un sondage

Publié le par Brath-z

Les 17 et 18 novembre dernier, l'institut TNS Sofres a effectué un sondage pour le quotidien La Croix, intégralement disponible ici. L'analyse qui en a été faite par Bernard Gorce pour La Croix toujours est disponible sur le site du journal, ici.

En plein débat sur l'identité nationale et sachant que ce thème n'est pas celui qui intéresse le plus les français (d'après sondages, encore), un peu d'analyse ne fait pas de mal. Que déduit-on de la lecture de ce sondage ?

Tous d'abord, les éléments notés par M. Gorce :

- l'identité nationale française est bien ancrée (mentionnée par 68% des interrogés) mais largement partagée avec d'autres identités territoriales, puisque si 38% se sentent français en premier lieu, ils sont 21% à se sentir avant tout habitants de leur ville, 14% habitants de leur quartier, 11% citoyens du monde (je reviendrai plus en détail sur ce dernier chiffre dans mon complément d'analyse)

- l'identité européenne n'est pas du tout implantée, puisqu'elle n'est mentionné dans les trois premiers choix que par 24% des interrogés (avant-dernière position, devant le département) et par seulement 6% en première position. Il semblerait donc que cette identité-là ne soit considérée que comme un "complément" de l'identité nationale française (on est européen parce qu'on est français, sans plus)

- l'identité nationale française est majoritairement mentionnée par les partisans de toutes les mouvances de l'échiquier politique (à presque égalité avec une autre identité pour les interrogés partisans des Verts, du PS et du PCF), y compris par l'extrême-gauche. La pratique religieuse catholique des sondés va de pair avec un plus grand sentiment d'appartenance nationale, mais ce sentiment reste très largement partagé par les "sans religion" (76% des catholiques pratiquants réguliers et 64% des sans religion sondés se sentent "avant tout" ou "aussi" français - pas de chiffre pour les croyants et/ou pratiquants d'autres religions)

- les fondements de l'identité française sont, semble-t-il, le tryptique Droits de l'Homme - Langue française - Système de protection sociale, tandis que des valeurs qu'on pouvait penser fondamentale aux yeux des français comme la laïcité sont repoussées par les sondés dans la queue du peloton. Il semblerait donc que ni la religion, ni la culture ne soient considérées comme principalement déterminantes de l'identité française, tandis que des valeurs plus sures et refuge en tant de crise (le système de protection social, jugé "élément constitutif très important de l'identité française" par 62% des français)

- en revanche, les fondements (exprimés par les sondés) du lien social sont, eux, étonnament terre-à-terre : largement en tête vient le milieu social (41% des sondés jugent qu'il "rapproche les gens entre eux"), suivi dans un mouchoir par le lieu de résidence et la culture (respectivement 34% et 33%). Cela semble dénoter un certain primat du réalisme mais ne remet pas en cause une vision universaliste : un lien peut être tissé en lutte sociale et lutte pour les Droits de l'Homme

Mon analyse

Voila pour les éléments relevés par M. Gorce. Je vais me pencher plus attentivement sur certains points de détail qui me semblent néanmoins significatifs :

Répartition par âge à la question de l'identité ressentie :


- concernant la répartition par âge à la question "vous sentez-vous avant tout ?", on observe que la réponse "français", si elle reste en tête, suit une pente décroissante : les sondés des "jeunes générations" (de 18 à 24 ans) ne se sentent avant tout français qu'à 33%, contre 44% pour les générations les plus vieilles (plus de 65 ans), mais les jeunes générations sont, si l'on en croit ce sondage, et n'en déplaise à M. Domenach, bien moins européens que les générations précédentes ! Et ce alors que l'identité européenne primordiale est tout de même significative (entre 5% et 10%) pour les autres générations (ce qui fait peu par rapport au reste, à peine plus que l'appartenance régionale, mais beaucoup quand on compare à la politique du repoussoir menée par nos "élites politiques" européistes béats). Assez étrangement, l'identité départementale est largement plus mentionnée par les jeunes que par les autres générations, de même que l'identité mondiale (ce qui est moins surprenant, il s'agit-là d'une branche d'âge à qui on a éduqué depuis le collège l'inscription de la France dans la mondialisation).

- toujours pour la répartition par âge, mais en regardant les trois premières réponses, cette fois-ci : on a confirmation de la (lente) régression de l'identité nationale française au fil des générations, ainsi que de la stabilité de l'identité communale (en petite hausse pour les jeunes), du plus grand désamour des "jeunes" pour l'identité européenne et de leur (largement) plus grande valorisation de l'identité départementale. Contrairement à la première donnée, on note une lente progression de l'identité mondiale avec les générations, qui inscrit le plus fort sentiment d'identité mondiale des "jeunes" dans une continuité générationnelle.

Déjà, pour ces deux premiers points :
L'analyse intuitive des aspirations françaises donnée par Pierre Poujade en 1959 ("les Français sont attachés à leur pays et à leur commune avant tout") s'avère toujours vraie, quoiqu'une lente régression se fait jour concernant l'attachement à la France. Contrairement aux assurances des européistes béats, les générations les plus jeunes se sentent moins européennes que leurs aînés, qui ne l'étaient déjà pas beaucoup ; elles ont en revanche adoptée pour une plus large partie l'identité de "citoyen du monde" (en même temps, vu le tapage que nous serinent à ce sujet toutes les "assoces", principaux vecteurs de la politisation au sortir du lycée, à propos de "la France, village du monde", le contraire eut été étonnant). Assez étrangement, l'identité départementale est avancée par une large part de ces mêmes jeunes (ce que j'avais constaté empiriquement : lorsque j'étais lycéen, il y a moins de dix ans, et que je traînait dans des bandes de jeunes cons avinés, nous clamions haut et fort - et certains taggaient avec force conviction - notre appartenance à la digne patrie de la Seine-et-Marne, avec force "sept-sept en force", tout particulièrement lorsqu'un match de football ou de rugby local avait lieu avec une équipe du "neuf-trois" ou du "neuf-quatre", qui adoptaient vis-à-vis de leur département le même comportement que nous vis-à-vis du notre). La mouture avec les régions a toujours du mal à se faire, mais un bon cinquième de la population, réparti à peu près uniformément sur toutes les générations, estime que sa région fait partie de son identité.

Répartition par affinités politiques à la question de l'identité ressentie :

- l'ensemble des partisans de partis de gauche se sent globalement moins française que ceux de la droite, ce qui paraît assez logique : depuis que Charles Maurras a amené la thématique nationale dans le camp de la droite et depuis que cette thématique a été expurgée du corpus de la gauche (c'est-à-dire depuis la fin du premier septennat de François Mitterand, malgré les tentatives de Jean-Pierre Chevènement puis Ségolène Royal de se les réapproprier), les électeurs ont suivi, ou, plus probablement, se sont tournés vers les partis qui portaient la tendance voulue (étrangement, la répartition socio-professionelle de l'identité française semble assez homogène, ce qui contraste avec les images habituellement colportés des hauts fonctionnaires et cadres dirigeants nomades et cosmopolites - la fraction française de la "surclasse transnationale" pratiquant le "nomadisme intégral" chère à M. Attali - et des ouvriers à 90% nationalistes, voire patriotes corps et âme)

- l'extrême-gauche ("troskyste" et "anarchiste", principalement*) et les Verts sont les seules branches partisanes où la citoyenneté du monde prend une certaine importance (environ un cinquième à la considérer comme "avant tout" caractéristique, presque un tiers à la mentionner comme l'une des trois plus importantes identités), ce qui, quand on met cette donnée en reation avec les chiffres donnés par les 18-24 ans confirme bien que l'extrême-gauche et l'écologie politique trouvent leur partisans dans cette classe d'âge, et plus particulièrement chez ceux ayant suivi un enseignement supérieur, ce qui confirme la plupart des clichés colportés sur les partisans de ces mouvances (des jeunes encanaïllés pour faire bohème qui ne réalisent pas qu'une posture révolutionnaire ne peut se prolonger au-delà d'un troisième cycle d'enseignement, l'engagement étant peut-être plus prolongé chez les écolos)

- le PCF et le FN sont les deux seules branches partisanes où l'on trouve un fort enracinnement dans le quartier, ce qui peut s'expliquer par l'histoire de ces deux mouvements politiques qui ont tout fait pour s'imposer "au plus près des gens" (électoralement parlant, ils auraient probablement mieux fait de suivre l'intuition de Pierre Poujade, m'enfin pour ce que j'en dis)

- à droite les sondés partisans de l'UMP sont les européistes les plus affirmés mais rejoignent la "norme" (un peu plus d'un quart) dès lors qu'on mentionne plus d'une identité, tandis que le FN est le parti dont les partisans sondés sont les moins européistes, ce qui n'étonnera personne


Ma réponse si j'avais été interrogé à l'occasion de ce sondage :

Avant tout Français, mais aussi habitant de mon département et habitant de ma ville. Sachant que je fais partie des 18-24 ans, que ma préférence partisane est à l' "autre gauche" plutôt PCF (PG, avec tendance MRC largement affirmée, en beaucoup plus nationaliste), que je suis dans la catégorie "enseignement supérieur", que je suis "sans religion" et habite une ville de 18.000 habitants, je pense être à peu près représentatif dans ce cas précis.

Cela fait déjà une longue analyse rédigée, pendant une insomnie, entre 6h30 et 7h30 ce matin, je la continuerai (et la corrigerai surement) dans une prochaine note.

* : Je met des guillemets car le programme du NPA comme de LO n'a rien à voir avec les théories de Léon Trotsky (le seul mouvement défendant pour partie ses idées étant le POI), tandis que les mouvements "anarchistes" (la Fédération Anarchiste et Alternative Libertaire) ne défendent pas la moindre position qui ai de près ou de loin un rapport avec les théories de l'anarchisme, et sont plutôt proches des Alternatifs et des altermondialistes branche José Bové (voire ATTAC) qu'autre chose.

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