De la contestation et de sa légitimité

Publié le par Brath-z

 

A l'occasion du récent conflit social opposant gouvernement et syndicats sur la question de la réforme des retraites a surgit la question de la légitimité du « mouvement social ». L'occasion de revenir rapidement sur l'histoire de la contestation populaire en France et de sa légitimation progressive.

 

Depuis le règne de Louis VI au début du XIIème siècle, le roi de France est passé du statut de suzerain des Grands (c'est-à-dire un rapport de fidélité personnelle des seigneurs au roi) à celui de souverain du royaume (c'est-à-dire dirigeant légitime indépendamment de sa personne propre). Concrètement, ce changement de statut entraîna la consolidation de la France, qui passa d'union circonstancielle consécutive au morcellement en trois morceaux de l'empire de Charlemagne et aux menaces multiples et permanentes d'invasions (Maures, Barbaresques, Normands, Hongrois, etc.) à véritable institution politique, ce qui entraîna la formation plus ou moins parfaite de la fameuse pyramide féodale sur les deux principes de Suger (« tout fief procède d'un autre fief » et « seul le roi n'a de seigneur »), c'est-à-dire la mise en place d'un ordre social pratiquement incontesté (en tous cas pas fondamentalement) dont le roi occupait la tête et qui déterminait clairement l'ordre des pouvoirs.

Certes, dès le règne du petit-fils de Louis VI, Philippe II (dit Philippe-Auguste), la pyramide féodale enregistra de gros ratés (les « communes » et « villes franches » court-circuitaient la hiérarchie en se plaçant directement sous l'autorité du roi, qui ajouta à son statut de « seigneur des seigneur » celui de « premier parmi les seigneurs »), mais l'autorité du roi était suffisamment inscrite pour paraître sinon naturelle, du moins dans l'ordre des choses. Dès lors le droit du roi a prit le pas sur le droit des seigneurs au point que sous Louis IX (Saint Louis) on n'a plus trouvé que trois droits : royal, religieux et coutumier. L'autorité publique provenait désormais du seul roi, et il la tenait de Dieu, du Peuple et du Clergé.

 

La contestation des politiques royale et seigneuriales a alors le seul visage de l'illégalité. Les protestations paysannes et autres jacqueries, ainsi que les premiers mouvements « bourgeois » (c'est-à-dire d'habitants des bourgs), sont réprimés dans le sang. Ni le roi ni les seigneurs n'avaient à en tenir compte. L'ampleur de certains mouvements, à partir particulièrement du règne de Jean II le bon (fait captif par les Anglais des années durant) pendant la guerre de cent ans, força certes la main aux souverains de France, et de temps à autre furent satisfaites certaines revendications formulées (comme lors des nombreuses « guerres des farines » qui émaillèrent l'histoire de France du XVème au XVIIIème siècles), mais il s'agissait là d'initiatives royales motivées par la charité chrétienne.

Bien sûr, l'aspect « rapport de force » jouait à plein dans ces situations, mais sans que cela soit jamais formalisé. Le peuple se soulevait, le roi allégeait ses souffrances, mais il n'y avait pas lieu d'y voir une relation de cause à effet.

 

Et puis il y eut la Révolution. Son prélude étaient les manifestations, nombreuses, qui réclamaient que Louis XVI reprit Necker pour gérer le royaume, puis qu'il réunisse les États Généraux. Ces manifestations étaient menées par les parlements du pays, notamment celui de Paris, et le roi leur avait explicitement cédé. L'exemple anglais avait déjà montré qu'on pouvait influencer le pouvoir par le jeu du rapport de force au sein des institutions. Mais c'étaient de ces institutions légales que partait la contestation. La contestation populaire n'avait aucune légitimité en soi, elle n'était qu'une illustration, qu'un accompagnement.

Tout au long de la Révolution le pouvoir oscilla entre légitimation et délégitimation de la contestation populaire. Le « peuple », c'est-à-dire le peuple de Paris, exerça à certaines périodes une influence directe sur les orientations politiques du pays, tandis qu'à certaines autres on lui nia tout droit à intervenir. L'Empire et la Restauration replacèrent la protestation populaire dans le camp de l'illégalité, mais les institutions elles-mêmes intégrèrent à diverses doses des biais légaux par lesquels une partie (restreinte) du peuple pouvait influencer l'orientation politique suivie. La monarchie de Juillet et la deuxième République s'inscrivirent dans cette optique, quoiqu'elles élargirent successivement la base de la population qui pouvait influer légalement sur les institutions et conférèrent à ces institutions des pouvoirs plus étendus. Mais les journées de juin 1848 démontrèrent à l'évidence que le pouvoir jugeait encore illégitime la contestation populaire, du moins dans la rue. En reconnaissant les organisations ouvrières et en levant le pas sur la censure politique de la presse, le second Empire mit en place malgré lui les premiers « contre-pouvoirs » durables (certes il y eut une presse libre sous les premières années de la Révolution, jusqu'à la contre-révolution de 1795, ainsi que sous la deuxième République, jusque vers mai 1849). La reconnaissance du droit de grève et la législation sur les manifestations au vingtième siècle donnèrent pour la première une légitimité à la contestation « de la rue », rebaptisée « démocratie sociale » par le PCF dès les années 1920, en écho (et non en opposition comme veut le faire croire Frédéric Lefebvre, avec sa finesse habituelle) à la « démocratie représentative ».

 

De ce tableau grossier tracé à grands traits on peut tirer plusieurs leçons :

- fondamentalement rien n'a changé : c'est toujours à la faveur de l'établissement d'un rapport de force que la contestation peut influer sur l'orientation politique adoptée

- la légitimité de la contestation populaire n'est pas une évidence en soi et s'inscrit dans un processus d'institutionnalisation et d'encadrement législatif, qu'il est intéressant de mettre en rapport avec l'intériorisation du rôle de l'état comme seul détenteur légitime de la violence

- la construction la plus aboutie (jusqu'à présent) de légitimation de la contestation est la notion de « contre-pouvoir » jugé nécessaire à la « bonne santé démocratique », qui fait de la contestation une variable comme une autre du « jeu démocratique » au même titre que les institutions représentatives ou la presse libre et critique

 

Passons maintenant à la partie plus discutable de cette note : mon avis sur la contestation récente de la réforme des retraites.

 

J'estime que dans cette histoire le pouvoir a joué sur le sentiment d'abattement et le profond légalisme des Français pour se permettre d'ignorer superbement la contestation populaire. D'après le mythe Thatcher, cette position « courageuse » ferait du président Sarkozy un « habile réformateur » en même temps qu'un « homme à poigne ». Cependant, ce faisant, il s'est exposé à deux risques.

D'abord, il a contribué un peu plus à l'élargissement du fossé entre citoyens et dirigeants, les premiers ayant l'impression de plus en plus accrue que les seconds ne se soucient pas d'eux et vivent entre eux, en vase clos, sur leur dos qui plus est. Une version réactualisée de la « république des copains et des coquins » qui devrait malheureusement dégoûter davantage encore de nos concitoyens des cadres institutionnels légaux de notre république (après le déni complet du vote du 29 mai 2005) et pousser soit à l'illégalisme (sur le mode des anarchistes de la fin du XIXème et du début du XXème siècles, façon « bande à Bonnot ») soit au rejet généralisé (« qu'ils s'en aillent tous », comme le dit si bien M. Mélenchon en reprenant le slogan des révolutions légales d'Amérique du sud).

Ensuite, il a définitivement grillé la carte du « dialogue social » qu'il prétendait auparavant incarner, ce qui va pousser les syndicats (plutôt timides, jusqu'à présent) à ne plus rien lui passer et donc à être plus combattifs, et donc à être plus influents car mieux reçus chez les travailleurs (enfin ça c'est ma théorie), ce qui peut conduire à terme à un net renforcement de leurs effectifs (aujourd'hui 7% des salariés environ, de mémoire) et de leurs moyens d'action. Actuellement, la grève générale et/ou reconductible voire illimitée n'est pas une option que peuvent se permettre les syndicats. Cela pourrait le devenir si les syndicats se remplumaient et reprenaient du poil de la bête.

 

En jouant le coup de force, le pouvoir parie sur la pérennité du caractère policé et encadré de la contestation populaire. Mais en refusant de reconnaître au « mouvement social » (comme on dit aujourd'hui) son caractère de « contre-pouvoir », il brise le pacte récemment conclu de « civilisation de la contestation » et choisit sciemment de courir le risque d'un retour à la contestation violente. C'est une position défendable en soi, mais il faut avoir les moyens d'en assumer les conséquences. Ainsi, bien que je n'estime pas intrinsèquement illégitime la position adoptée par le pouvoir (à l'inverse, par exemple, de Laurent Mely sur son blog), on me permettra d'estimer qu'en ces temps d'affaiblissement chronique (soigneusement entretenu) de l'état le pouvoir ne les a absolument pas, ces moyens.

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