Commentaire sur une brochure

Publié le par Brath-z

Je viens de finir de lire la brochure « Bayrou, tout un programme ! » éditée par le Parti de Gauche. J'y ai trouvé de nombreuses choses pertinentes et bien peu d'attaques personnelles contre François Bayrou, ce qui m'a réjouit. Un argumentaire développé et cohérent montrant par A+B l'incompatibilité programmatique du MoDem avec la gauche sociale.


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Une petite critique vis-à-vis de ce texte :

A la page 15, le paragraphe introductif de la présentation des incohérences existant entre le discours et les agissements de François Bayrou sur la question des services publics s'achève ainsi :

 

« Ce n’est que quand l’échéance présidentielle approchait que Bayrou a mis en scène son opposition avec l’UMP, en votant contre le projet de loi relatif au secteur de l’énergie, qui prévoyait notamment la privatisation de Gaz de France et la fusion Suez/Gaz de France. Bayrou et son parti avaient pourtant voté tous les textes qui préparaient cette privatisation et notamment l’ouverture totale du secteur à la concurrence. Ces revirements de dernière minute témoignent d’une posture purement électoraliste. »

 

Avec ceci, je ne suis pas d'accord. Cette posture est loin d'être, à mes yeux, purement électoraliste. Elle est une posture typique d'une forme « naïve » et conservative de libéralisme : la croyance selon laquelle il n'y a aucune incompatibilité entre service public et concurrence. Ce positionnement fut à une époque et pour une brève période au début des années 1980 celle de Michel Rocard, il est actuellement celui d'une personne comme Dominique Strauss-Khan. Dans cet ordre de pensée, il y a donc une certaine cohérence à voter favorablement à l'ouverture totale à la concurrence et défavorablement à la privatisation d'un service public, cette dernière étant la « ligne jaune » à ne pas franchir.

Je ne partage pas moi-même cette conception, jugeant indispensable à la mission de service public le monopole d'état, mais je peux en comprendre la logique, typique, je le rappelle, d'une forme de libéralisme conservative, naïve sur les bords, même si cette logique est contredite dans les faits.

 

Passons à présent à l'enseignement que nous pouvons tirer de l'existence de cette brochure.

 

Cette brochure démontre, comme je l'ai tapé plus haut, l'incompatibilité programmatique du MoDem avec l'« autre gauche » (que je nomme « gauche sociale » ou tout simplement « gauche »). Cette incompatibilité était déjà largement visible aux yeux de tous. Pourtant, depuis 2007, une école de pensée (grosso-modo circonscrite dans la variable Julien Dray/Jean-François Khan) rêve d'un « arc-en-ciel » politique qui irait de cette gauche sociale jusqu'au MoDem, pour combattre la toute-puissance de Nicolas Sarkozy et offrir une alternative. Mais de quelle alternative s'agit-il ? D'une alternative de gestion ? Certainement pas. L'alternative politique proposée par cette école (Marianne en tête) porte un nom fort simple : l'alternance. Plus précisément, une alternance dans le cadre d'une « bonne gouvernance ». C'est là borner le domaine politique à la seule manœuvre stratégique.

S'il est certain qu'en politique les domaines idéologique et géographique ne sont pas identiques (si le MoDem se départ de son positionnement centriste* aux élections régionales prochaines, il sera de facto membre de la gauche géographique sans pour autant s'être rapproché d'un iota des idées des partis actuellement présents à gauche), on peut difficilement nier l'existence d'un lien entre les deux. Étant encore suffisamment jeune pour rêver en politique et favorable à une classification technicienne « droite-centre-gauche » reposant sur une appréciation des positionnements idéologiques**, j'estime qu'il existe un seuil (très étroit) d'incompatibilité programmatique au-delà duquel tout rapprochement stratégique ne devrait pas être envisageable (pour une simple question d'intégrité morale, sans oublier bien entendu la dimension contre-productive de certains rapprochements). Ainsi, le rapprochement DLR/CNI lors des élections régionales prochaines me semble dépasser allègrement ce seuil (raison qui m'a vu opter définitivement pour le vote Front de Gauche en lieu et place de DLR), tandis que le soutien apporté par le MRC aux listes du PS ne fait, à mes yeux, que le frôler (mais d'autres estimeraient surement qu'il s'agit-là d'un dépassement de la ligne blanche). J'ai, pour cette raison, redouté un trop grand rapprochement entre NPA et Front de Gauche, mais ai constaté que là où il s'était opéré, il y avait compatibilité programmatique (si en revanche une telle alliance devait se faire au niveau national sans que le NPA ai évolué du supranationalisme à l'internationalisme, donc au nationalisme, j'en serai fort déçu, mais je suis chiant).


En tous cas, je trouve rassurant de voir le Parti de Gauche associer aussi étroitement positionnement politicien et positionnement politique.

 


 

* : Le MoDem était, jusqu'à présent, stratégiquement au centre (aux élections municipales il a fait le choix d'alliances à géométrie variable, et les élections européennes étaient à un seul tour). Pour qu'il le reste, trois voies s'offrent à lui :

  • soit de continuer dans la voie de l'alliance à géométrie variable en procédant à des fusions systématiques avec les deux bords en fonction de rapports de force et de situations locales, devenant un « centre » pivot politicien comme en avaient connus les IIIème et IVème Républiques

  • soit de choisir la voie « extrême-centriste » de l'indépendance absolue : maintien partout où c'est possible, absence de fusion – là où elles seraient possibles – et de soutien là où ça ne l'est pas

  • soit une « voie mixte » : maintiens là où c'est possible, fusions à géométrie variable là où elles sont possibles, soutiens à géométrie variable là où les fusions ne sont pas possibles

La première me semble incompatible avec les engagements pris par M. Bayrou, les deux autres ne me semblent envisageables que si le MoDem dépasse dans au moins une quinzaine de régions la barre des 10% pour le maintien, et qu'il passe la barre des 15% dans deux ou trois régions (autrement, ces choix seraient vus comme des prétentions irraisonnées de sa part), ce qui me semble hautement improbable. Reste donc la voie, défendue par Marianne, des alliances « républicaines » systématiques avec la gauche, c'est-à-dire le passage du MoDem à gauche, stratégiquement parlant.

 

 

** : Je n'associe pas en soi telle ou telle idéologie à droite, au centre ou à gauche, mais je les associe dans l'un de ces « camps » géographique en fonction de la place qu'elles occupent dans un ordre politique donné. En clair je transforme l'idée selon laquelle la droite serait la « conservation » et la gauche le « mouvement » en celle selon laquelle la gauche serait le « progrès », le centre la « conservation » et la droite la « réaction », indépendamment de toute appréciation des idéologies elles-mêmes (un « progrès » n'est pas forcément positif, une « réaction » n'est pas forcément négative, de même pour une « conservation »).

Cette répartition qui ne se base nullement sur la position géographique me pousse notamment à classer (pour la France) :

  • l'idéologie du « conservatisme » au centre (« conservateur ») des années 1870 aux années 1960, et à droite (« réactionnaire ») depuis lors

  • l'idéologie du « progrès humain » à gauche (« progressiste ») des années 1820 aux années 1840, au centre (« conservateur ») des années 1840 aux années 1890, à droite (« réactionnaire ») depuis lors

  • l'idéologie libérale (qu'on ne confondra pas avec le libéralisme, théorie politique qui n'est pas une idéologie) à gauche (« progressiste ») des années 1830 aux années 1850, au centre (« conservateur ») des années 1850 aux années 1930, à droite (« réactionnaire ») des années 1930 aux années 1950 et à nouveau au centre (« conservateur ») depuis lors

  • l'idéologie du national-fascisme à gauche (« progressiste »)

  • l'idéologie du socialisme à gauche (« progressiste »)

  • l'idéologie de la sociale-démocratie à gauche (« progressiste ») des années 1920 aux années 1970, au centre (« conservateur ») des années 1970 aux années 2000, à droite (« réactionnaire ») depuis lors

  • l'idéologie du national-socialisme à droite (« réactionnaire »)

  • etc. ...

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