A propos de ce qu'il s'est passé en Suisse...

Publié le par Brath-z

Vous n'êtes pas sans savoir qu'un referendum d'initiative populaire a eu lieu en Suisse sur l'ajout d'un article à la constitution de la Confédération suisse interdisant la construction de minaret. Vous devez également être au courant de la victoire du "oui" à 57,5%.
Evidemment, beaucoup en auront déduit que la Suisse est un horrible pays fascisant où les habitants sont à tout le moins islamophobes, quand ce n'est pas racistes. Fort heureusement, les médias français pourtant habituellement prompt à tomber dans ce genre de panneaux semblent s'être, pour le coup, abstenus de trop de faciles raccourcis.

A la place, ils se sont interrogés sur la pertinence, non pas de la votation faite en Suisse, mais de celle de (au choix) :
- le referendum d'initiative populaire
- la question de la construction de minarets en France
- la nécéssité ou non de poser la question de cette construction en France

Autrement dit, la plupart des analyses sur le sujet (toutes celles que j'ai pu lire, à l'exception de deux... glanées sur Internet et dont je vais parler plus bas) se sont portées sur des sujets et thèmes totalement étrangers à l'évenement. On a beau connaître le bas niveau général de la presse en France (heureusement qu'il existe des journalistes qui remontent le niveau... quoique pas toujours dans leurs articles), ça surprend, quand même.
Parce que ce qui me semble surprenant dans cette affaire, ce n'est pas tant l'interdiction de la construction de minarets (ce qui est le bon sens même : vous verriez un clocher gothique type Notre Dame à Téhéran ou Ryad, vous ? un peu de cohérence architecturale, boudiou ! ça n'empêche pas la construction de mosquées, ça contraint simplement à leur adaptation à la culture architecturale de la France) que le fait que, tenez-vous bien, cette interdiction figure dans la constitution ! Article 72 de la constitution fédérale de la Confédération suisse : "1.La réglementation des rapports entre l’Eglise et l’Etat est du ressort des cantons. 2.Dans les limites de leurs compétences respectives, la Confédération et les cantons peuvent prendre des mesures propres à maintenir la paix entre les membres des diverses communautés religieuses. 3. La construction de minarets est interdite."

Ah oui, quand même.
Vous voyez un rapport entre les deux premiers alinéas et le premier ? D'un côté des considérations de principe accompagnée d'une délégation fédérale aux cantons (ce qui paraît être le minimum dans une constitution fédérale, surtout pour une confédération), de l'autre une directive... architecturale.
Une loi spécifique, ça ne suffisait pas ? Même pas une loi organique ? Il fallait à tous prix l'inscrire dans la constitution ?

Bon, le sujet a été rapidemment abordé par M. de Boissieu (décidément toujours habile pour déterminer les abberations politiques) en exhergue d'une note sur les critiques de certains blogueurs à l'égard de la démocratie.  Même s'il estime qu'interdire les minarets est "stigmatiser" une religion, en l'occurence l'islam. Il est probable, ne jouons pas les candides, qu'une bonne partie des votes "oui" étaient destinés à stigmatiser l'islam, de même peut-être qu'une bonne partie des citoyens ayant réclamé ce référendum. Cependant, à mon sens, si on ne tient pas compte de la motivation qui a peut-être sous-tendu ce référendum, en soi l'interdiction des minarets n'est pas stigmatisant. La pratique de l'islam comme de n'importe quelle autre religion est souple et doit s'adapter, parfois de force, aux régions géographiques où ses pratiquants vivent. L'islam étant trèèèès loin d'être cohérent, ses pratiquants ne formant pas une unique communauté humaine (au grand désespoir de certains, notamment les dummistes et les panarabistes qui conçoivent l'islam comme le ciment du monde arabe), vouloir les mêmes normes architecturales en Arabie Saoudite ou au Maroc, c'est nier l'identité culturelle de ces pays. Alors dans les pays de tradition chrétienne, vous pensez bien que l'inadéquation est encore plus flagrante. Alors oui les minarets en Suisse, en France, en Allemagne, c'est inesthétique. Pas moche (enfin ça, c'est relatif à chaque individu, hein, personellement je trouve l'architecture maghrébine très jolie, mais c'est peut-être l'influence paternelle qui parle - mon père est un réfugié espagnol né au Maroc), mais inesthétique. Et c'est un non-sens culturel.
Tout comme (et ça, Laurent de Boissieu l'a remarqué, je ne fais qu'enfoncer le clou), par exemple, le Centre bouddhiste Dhagpo Kundreul Ling Le Bost (Puy-de-Dôme), totalement abbérant.

Alors bon, l'aspect absurde du vote, c'est fait, l'intelligence de la question, c'est fait, reste l'analyse du vote.

Sans entrer dans une discussion sociologique (d'autant que je n'ai pas les données), on peut tirer des leçons du vote en analysant la portée réelle du vote, les proclamations politiques à sa suite, les partis et mouvements qui militaient pour le "oui" ou pour le "non". A ce sujet, l'analyse faite par Christian Bouchet sur le site voxnr.com (voxNR, pour "voix National-Révolutionnaire", site considéré par diverses associations diversement inspirées comme antisémite et xénophobe, et sur lequel officient différents experts reconnus internationalement, notamment dans les domaines de la géostratégie, de la théologie et des relations internationales, dont M. Bouchet, qui est je crois géopoliticien) est assez intéréssante, quoique parfois orientée (comme toute analyse, bonne ou mauvaise, au passage).

Que peut-on donc tirer de ce référendum ?

D'abord que certains partis et mouvements ont motivé leur soutien par la "lutte contre l'invasion musulmane" et autres considérations de type "choc des civilisations" version néoconservatrice. Et que ces mouvements et partis se sont grassement réjouis de cette "victoire" en oubliant de préciser à la partie de son électorat qui est islamophobe (ce qui n'est pas un délit mais une opinion) que ce vote n'empechait en aucun cas le développement de l'hypothétique "invasion musulmane". Lecture binaire, erreur sémantique ou manoeuvre politicienne ? Je penche pour un mélange des trois.

Ensuite que ce référendum est un bon moyen de réactiver à peu de frais l'opposition droite/gauche (qui n'a aucun sens sauf géographique) sans toucher à l'économique ou au social. Certains (dont M. Bouchet) y voient une occultation volontaire des critiques à l'ultralibéralisme ambiant (il faudra que je revienne sur l'ultralibéralisme, qui n'est pas une variante du libéralisme mais l'une de ses négations, quasiment la plus absolue). Je pencherais plutôt moi-même pour cette hypothèse : à force de voir partout et à tous propos occultée la dimension économico-sociale d'un phénomène politique pour n'y voir plus que du psychologique et du sociétal, j'ai l'impression qu'on se débarasse tranquillement des problématiques les plus "dérangeantes", à peu de frais là aussi.

Ensuite encore que ce vote en apparence "choquant" (du moins pour une fraction assez pète-sec de nos élites politiques et culturelles) était en fait totalement consensuel : en ne s'attaquant qu'à une question architecturale, il permet d'éviter des problématiques plus dérangeantes voire choquantes (du genre "faut-il interdire l'islam", question que certains rèvent de voir posée) en contentant la majorité politique et tout particulièrement l'UDC qui se gagne un rôle de "défenseur de la Suisse face à l'islamisation" pour ceux qui croient à l'islamisation tout en pouvant dégainer le joker du "non mais ce n'est pas islamophobe, c'est simplement une question de bon sens architectural et culturel" à ceux qui la taxeraient d'islamophobe.

Enfin que le référendum d'initiative populaire peut parfois être un excellent outil, mais qu'il faudrait voir à peut-être en réduire l'éventail des domaines applicables, parce que bon, en intégrant dans une constitution (j'enfonce le clou) une considération d'urbanisme et d'architecture, on est vraiment pas loin du ridicule. Et bientôt quoi ? Un article dans la constitution qui engage à manger 5 fruits et légumes frais quotidiennement ?

Bon, une note écrite sur le vif entre deux travaux et avec moins de 6h de sommeil cumulés sur les deux derniers jours. Je verrai à tête reposée si je la réécrirai plus tard ou non.

Publié dans Politique

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