Modeste théorie de géographie politique

Publié le par Brath-z



Suite à cette note de Laurent de Boissieu sur la double manière de présenter le positionnement droite/gauche et à la discussion qui y a eu lieu (et à laquelle j'ai contribuée), j'ai trouvé pertinent de vous faire part d'une petite analyse de la théorie de François Goguel suivie d'une modeste théorie de géographie politique (d'où le titre de cet article).

La théorie de géographie politique de M. Goguel expose, non sans raisons historiques, l'opposition entre deux camps opposés : celui de l'ordre établi contre celui du mouvement. En France, le premier siège à droite et le deuxième à gauche. Sans remettre en question l'idée d'une opposition entre ordre et mouvement, j'affirme moi qu'il n'y a pas un seul "mouvement" et que l'identification ordre=droite et mouvement=gauche (à moins de définir la droite comme étant l'ordre et la gauche comme étant le mouvement, auquel cas la distribution géographique du paysage politique français est abbérante puisque le FN devrait siéger à gauche et le PS à droite) n'est plus valide (du moins en France), ce depuis longtemps. Je m'explique.
Partons de la seconde moitié du XIXème siècle. La seconde république, gouvernée par le Parti de l'Ordre, avait adoubé Louis-Napoléon Bonaparte, neveu du tyran sanguinaire que vous savez, et en avait fait un président, un "sot que l'on mennera" selon Adolphe Thiers. Ce parti de l'Ordre était constitué en majeure partie de royalistes (plus quelques républicains, notamment Victor Hugo, et des bonnapartistes), donc pas vraiment favorables à un régime républicain, on s'en doute. Les querelles dynastiques (orléanistes contre légitimistes) étant ce qu'elles sont, les royalistes durent se satisfaire d'un régime républicain qui leur permirent de gouverner ensemble contre la nouvelle Montagne (les républicains du National et les socialistes Rouges). Sauf qu'il y eu le coup d'état du 2 décembre 1851 qui permit l'instauration de ce qui fut connu par la suite sous le nom de Second Empire. C'est sous ce régime que se cristallisèrent certaines positions.


Mais non il est pas moche mon graphique, mais non..

La majeure partie de la chambre était formée de godillots au service du ministère de l'Empereur, les plus aventureux se risquant à contester du bout des lèvres le budget, voire la politique fiscale. La (très) mineure partie de la chambre était constituée d'opposants à l'empire plus ou moins avoués, depuis les socialistes jusqu'aux royalistes. On avait d'un côté les partisans du régime actuel et établi, de l'autre les partisans d'un changement de régime. Sauf que les partisans de l'ordre établi - siègeant à droite - défendaient le même régime institutionnel (l'Empire), tandis que les partisans du mouvement (du changement de régime) - siègeant à gauche - étaient partagés entre républicains, royalistes et socialistes.
Avec la capture de l'empereur à la bataille de Sedan, l'ordre institutionnel était rompu. Les opposants virent là une opportunité à ne pas manquer. Jouant sur la fibre nationale, ils convinrent d'un gouvernement provisoire et proclamèrent la république, en attendant la fin de la guerre pour régler leurs comptes. Les royalistes étaient alors en large majorité (je ne peux pas être précis sur ce coup-là, M. de Boissieux a retiré ses données suite au pillage d'icelles par l'odieuse Wikipédia), mais tout comme durant la seconde république, étaient partagés en deux camps (orléanistes et légitimistes, auxquels venaient s'ajouter des bonapartistes "repentants") qui ne pouvaient seuls réunir la majorité et prétendre au rétablissement de la monarchie (il y eut la situation fort cocasse de l'héritier Bourbon refusant le trône sous prétexte du drapeau tricolore). Puisque c'était à droite qu'ils avaient siégé durant la Seconde République, c'est sur le côté droit de l'hémicycle parlementaire qu'ils s'installèrent cette fois encore, non sans avoir nommé par décret Adolphe Thiers (député orléaniste) président de la République. Ainsi, pensaient-ils, avec un royaliste à la tête de l'état, le rétablissement de la monarchie n'était qu'une question de temps. Les républicains et les quelques socialistes choisirent de siéger côté gauche.

C'est durant la Troisième République (que les monarchistes n'avaient réussi à abolir, d'abord parce que M. Thiers s'était rangé bon gré mal gré du côté de la République, arguant que seul ce régime permettait aux deux factions monarchistes de régner ensemble, ensuite parce que M. de Mac-Mahon, qui lui succèda, fut rapidemment impopulaire au point que les républicains obtinrent la majorité à la chambre) que surgit ce que Albert Thibaudet nomma en 1932 le sinistrisme.
Ce néologisme, issu du mot sinister ("gauche" en latin), qualifie l'émergence à la gauche d'une mouvance politique qui, par effet de levier, rejette vers la droite tous les mouvements pré-existants. Ainsi, si en 1873 le paysage politique consistait en la répartition géographique "radicaux-opportunistes-ralliés-orléanistes-légitimistes", déjà en 1890, on avait droit à cette répartition-ci : "socialistes-radicaux-modérés-opportunistes-royalistes", et en 1920 à celle-ci : "communistes-socialistes-radicaux-libéraux-conservateurs" (tout ceci est du grosso-modo, le mode électoral en vigueur était fort propice aux jeux d'appareils et aux changements de noms, alors c'est assez compliqué).
On constate que les royalistes ont pratiquement disparus dans le processus (même si dans les faits ils restaient présents, en tous cas plus qu'aujourd'hui). Seulement, après la Première Guerre Mondiale, l'émergence en Italie d'un courant socialiste, belliciste, nationaliste et anti-communiste (bien que se réclamant de la révolution bolchévique), nommé national-fascisme (aujourd'hui connu sous le nom de "fascisme" et élargi aux mouvements ultra-nationaux et autoritaires issus du conservatisme, voire de la réaction) va bouleverser l'évolution géographique du monde politique et marquer deux décénnies plus tard le coup d'arrêt du sinistrisme en France.

Revenons déjà sur ce qui a été mentionné.

Alors que sous le Second Empire l'opposition Ordre/Mouvement était on ne peut plus claire, l'émérgence du sinistrisme sous la Troisième République va bouleverser la donne. Outre une inversion des positionnement (au début de la IIIème Réublique les partisans du mouvement, c'est-à-dire d'un changement par rapport au régime républicain, sont les royalistes situés à droite), on assiste au fil du temps à une scission en deux parties du camp du Mouvement : d'un côté, à l'extrême-droite, les royalistes qui veulent revenir à la monarchie, de l'autre, à l'extrême-gauche, les socialistes qui veulent fonder le socialisme. Les premiers sont des nostalgiques d'un ordre ancien, d'autres des rêveurs d'un ordre futur. L'entente entre les deux fractions du Mouvement, qui s'est plutôt facilement oppérée sous le Second Empire, va devenir pratiquement inenvisageable sous la IIIè République, à l'exception notable du mouvement du Général Boulanger (soutenu aussi bien au nom de la "révolution sociale" que de la "restauration de l'ordre") et de divers clubs de peu d'importance (le Cercle Proudhon, les débuts de l'Action Française, etc.).

Ainsi, il semblerait que le jeu politique se joue entre trois tendances marquées :
- les progressistes (qui ne sont pas forcément idéologiquement liés au Progrès Humain) qui veulent l'établissement d'un ordre nouveau
- les conservateurs (qui ne sont pas forcément idéologiquement liés au Conservatisme) qui veulent la préservation de l'ordre présent
- les réactionnaires (qui ne sont pas forcément idéologiquement liés à la Réaction) qui veulent le réablissement d'un ordre ancien

Progressistes et réactionnaires veulent une rupture avec l'ordre établi, ils sont donc partisans du mouvement.
Les conservateurs veulent la préservation de l'ordre établi, ils sont donc partisans de l'ordre.

A ce titre, les nationaux-fascistes de Mussolini sont des progressistes, tandis que les nationaux-socialistes de Hitler sont des réactionnaires, puisque l'idéologie de Hitler est en grande partie fondée sur la nostalgie de l'empire germanique (ce qui vaudra une rupture sanglante avec les frères Strasser). D'ailleurs, cette nostalgie va imprégner petit à petit le national-fascisme jusqu'à ce qu'au tournant des années 1930 Mussolini cesse toute référence à la révolution bolchévique pour se réclamer de l'empire romain antique.

Horreur ! J'ai commis le pire blasphême qui soit : j'ai dit que le national-fascisme était un progressisme !
Et oui, il ne faut pas croire qu'il n'y a qu'une seule voie dans un sens comme dans l'autre. Il y a même plusieurs voie dans la préservation de l'ordre établi, alors c'est dire !

Allez, ça fait déjà une note bien longue, je vais la continuer prochainement avec ma théorie du positionnement dynamique, qui explique notamment pourquoi le "changement dans la continuité" est loin,très loin, d'être un oxymoron.
[Ajout]
Je vais également tenter d'aborder l'idéologie du Progrès Humain et l'influence qu'elle a eu sur le paysage politique français, laquelle influence explique en partie le fouilli inextricable du monde politique et idéologique français.

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