L'ouverture, ah ! l'ouverture...

Publié le par Brath-z

 

Depuis l'élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République française, on a de cesse de parler d' "ouverture". L'intégration de personnalités de gauche (notamment socialistes) au gouvernement semble à la fois une tactique habile de déstabilisation de l'opposition et la réunion dans un ensemble cohérent de gens qui partagent, peu ou prou, les mêmes idées tant en matière économico-sociale qu'en politique étrangère. Mais est-ce vraiment de l'ouverture ?

 

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Remontons loin en arrière, en un temps que les moins de 20 ans ne peuvent connaître, c'est-à-dire en 1988. François Mitterrand a été largement réélu président de la République à 54,02% face à Jacques Chirac, qui était alors du fait de la cohabitation, le premier ministre. Désireux de profiter de la dynamique de sa réélection, M. Mitterrand dissout l'Assemblée Nationale,tablant sur une victoire de la gauche qui lui permette de gouverner comme il l'entend (ou presque), en tous cas qui mette fin au blocage institutionnel et à la lutte acharnée et permanente entre le président et le gouvernement issu de la majorité législative. Cependant, il craint que si la nouvelle majorité de gauche est monolithique - le retour au scrutin majoritaire par circonscription, après la dégelée dans les médias et au sein des principales formations politiques que constitua l'entrée de 35 parlementaires du Front National à l'Assemblée grâce à la proportionnelle partielle, le permettait -, elle prenne une influence grandissante sur les décisions gouvernementales et que par conséquent le législatif reprenne le pas sur l'exécutif. C'est pourquoi dans un très beau discours, il déclare notamment qu'il n’est pas sain pour un seul parti d’avoir la majorité.

 

 

Au soir du second tour des législatives, François Mitterrand avait gagné son pari : la gauche réunissait 306 sièges contre 271 pour la droite (voir le graphique ci-dessous, tiré du site  France politique, de Laurent de Boissieu), mais le PS avec 258 députés et 17 apparentés loupe la majorité de peu (275 membres du groupe socialiste lorsque la majorité est à 289, soit 14 de moins qu'il n'en faut). Le groupe communiste comprend 25 députés, ce qui théoriquement permettait d'obtenir une majorité absolue de l'assemblée se reposant sur un programme de rupture radicalement de gauche. Oui mais Mitterrand avait fait une campagne de centre-gauche reposant sur l'unité nationale et ce que FOG nommera le "ninisme", c'est-à-dire sur le refus de trancher entre socialisme et libéralisme. En clair, une campagne social-démocrate avant que ça n'en soit la mode en Europe. En conséquence, une bonne partie des députés socialistes refusent une alliance systématique avec le PCF. Au centre, l'éphémère groupe de l'Union du Centre compte 41 députés, et celui de l'UDF 90. C'est là une autre option, qui correspondrait plus à la campagne menée et sur les thèmes de laquelle les élections législatives eurent lieu. Sauf que le même phénomène se reproduit : des députés du groupe socialiste refusent une alliance systématique au centre et au centre-droit. En conséquence de quoi, il est fermement et assurément décidé de ne rien décider.

C'est-à-dire que les majorités gouvernementales se décident soit au centre soit à gauche selon les circonstances.Il n'aura cependant échappé à personne que l'UDC et l'UDF avaient plus d'élus que le PCF (pour qu'il exista un groupe parlementaire communiste, le seuil de députés avait été abaissé de 30 à 20 députés).

 

Compte tenu des thèmes de campagne, il valait mieux avoir un premier ministre qui représenta cette tendance "niniste". Qui de mieux pour ce faire que le chef de la "nouvelle gauche" social-démocrate Michel Rocard, éternel challenger de François Mitterrand ? C'est donc lui qui devient premier ministre. Il aura la charge de diriger un gouvernement assez atypique.

Outre des appels à la société civile comme le syndicaliste Jacques Chérèque, le médecin Léon Schwartzenberg ou l'historien Alain Decaux (qui a décrit admirablement cette expérience dans son ouvrage Le Tapis rouge), pratique classique depuis la présidence de Charles de Gaulle, et des postes donnés aux partis "amis" du PS, il est décidé de faire appel à des centristes historiques comme Olivier Stirn et même à des personnalités du centre-droit comme Michel Durafour (malheureusement resté dans les mémoires suite à un mauvais jeu de mot Jean-Marie Lepen). Le Mouvement Des Réformateurs (MDR) est même créé de toutes pièces afin de faciliter l'entrée de centristes et de personnalités du centre-droit au gouvernement. Cette manière de faire est nommée "ouverture au centre".

A noter que, sauf erreur de ma part, pas un seul membre du gouvernement ne provenait du PCF.

 

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On constate que la manière de faire diffère quelques peu de celle de Nicolas Sarkozy.

Déjà, la situation est différente : malgré la présence d'un groupe parlementaire "ami", celui du Nouveau Centre (22 députés), le groupe de l'UMP détient la majorité absolue des sièges (320). Une quelconque "ouverture" n'est donc pas nécessaire pour gouverner. Ce pourquoi cette "ouverture" à gauche n'a consisté qu'en des débauchages de personnalités : il n'y avait aucun enjeu institutionnel. D'ailleurs, la plupart du temps, les mouvements dont sont issus les personnalités d'ouverture (le PS, à l'assemblée nationale) ne vote pas comme la majorité. Il ne s'agit pas de la recherche d'un compromis entre différentes forces politiques inégalement puissantes - et conscientes de cette inégalité - mais qui forment une majorité "flottante", il s'agit de prendre quelques personnalités - souvent connues médiatiquement - qui ne représentent aucun courant ni mouvement mais apportent au gouvernement une "fibre" qui n'y était pas présente auparavant. En d'autres termes, l'adjonction de ministres issus de la gauche n'infléchit pas la ligne gouvernementale. Elle n'apporte qu'une caution médiatique.

De plus, avec l'arrivée d'Éric Besson, transfuge par excellence, à l'UMP, on assiste en fait à l'absorption de ces personnalités dites d'ouverture. A terme, le résultat en aura été l'élargissement de l'UMP à d'autres territoires politiques par phagocytage. Cette stratégie ne me semble pas personnellement viable sur la durée, mais enfin ! on verra bien.

 

Dans le même ordre d'idée, l'intégration aujourd'hui du MPF et -peut-être - de CPNT au comité de liaison de la majorité présidentielle constitue tout autant une "ouverture". A droite, cette fois.

 

 

De plus, il semblerait que dans une certaine mesure le Nouveau Centre soit destiné à être un pôle "centriste" de l'UMP plutôt qu'un parti allié mais indépendant comme l'UDF pouvait l'être vis-à-vis du RPR. Même s'il faut rester prudent sur ce sujet, l'intégration aussi bien de La Gauche Moderne de M. Bockel (pour le coup vraiment "pôle de gauche" de l'UMP avec le club Les Progressistes de M. Besson) que du Nouveau Centre aux listes de majorité présidentielle aux dernières élections européennes semble en être l'illustration.

 

A terme, on risque fort de voir émerger à droite un parti monolithique concurrencé sur sa droite par un Front National dans la même position vis-à-vis de l'UMP sous présidence Sarkozy que le PCF vis-à-vis du PS sous présidence Mitterrand.

Il reste à s'interroger sur le sens stratégique de ce phagocytage en règle de la diversité à droite. Selon moi, le but en est de faire de l'UMP, outre le premier parti de France, celui qui portera les meilleurs premiers tours possibles, au risque de perdre par défaut de réserves. On peut y voir l'envie cachée de Nicolas Sarkozy de voir un jour le président (lui-même, peut-être ?) élu dès le premier tour (ce qui n'est pas arrivé depuis qu'il est élu au suffrage universel direct).

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